La culture n'est pas forcément «ce qui reste quand on a tout oublié», selon la fameuse appréciation du politicien français, Edouard Herriot (1872-1957). Elle pourrait être, parfois, le summum de la tristesse, voire de l'abattement. C'est du moins ce que j'ai ressenti en cet après-midi du 24 juillet 1969.
J'avais en face de moi, dans la principale cafeteria du Palais des nations, (au Club des Pins), le grand homme de théâtre égyptien, Karam Moutawe (1933-1998), qui devait m'accorder une interview pour le compte de l'hebdomadaire El Moudjahid. Il venait alors tout juste de réaliser une performance remarquable dans un film retraçant la vie du célèbre chanteur et compositeur égyptien Sayyid Darwich (1982-1923).
Une profonde tristesse l'enveloppait, mais sa voix n'en demeurait pas moins claire et bien modulée. Je n'eus pas tellement à me piocher la tête pour deviner la raison de sa tristesse, lui qui, de par son statut d'artiste rompu au dire théâtral, entendez une espèce de maïeutique quelque peu particulière. Deux choses le taraudaient : les retombées de la cuisante défaite de juin 1967 face à Israël d'un côté, et les menées subversives de la sécurité militaire égyptienne contre les intellectuels de son pays, d'un autre côté. La boucle était donc bouclée à ses yeux, et il fallait à tout prix chercher un autre espace de liberté et de créativité. D'ailleurs, une année plus tard, mon vis-à-vis se retrouvait à Alger pour enseigner l'art dramatique à l'Institut de Bordj El Kiffan.
Pas question, me dis-je alors, de mener une interview avec un intellectuel si profondément désabusé ! Tout autour de nous, les participants au premier Festival culturel panafricain commentaient encore, dans les différentes langues en usage en Afrique, l'événement du siècle qui s'était produit le 21 juillet : ces images de l'astronaute américain, Armstrong, foulant le sol de la Lune et transmises en Mondovision sur toute la planète Terre !
Dans la délégation venue représenter l'Egypte au Festival panafricain, il y avait, en plus de Karam Moutawe, deux grandes figures du monde intellectuel, aussi désabusées que lui : le poète moderniste, Salah Abdessaboiur (1931-1980), auteur, notamment d'une pièce théâtrale, assez significative, sur le martyre du soufi du IXe siècle, El Halladj, et Hussein Fawzi (1900-1988), océanographe de formation, anthropologue et musicologue. Etait-ce un à-valoir, ou une façade politique de circonstance pour un pouvoir qui ne savait plus alors où donner de la tête '
Vint se joindre à notre table le poète soudano-libyen, Mohammed El Fitouri qui, lui, m'avait semblé alors vivre encore des moments plutôt euphoriques grâce à son premier recueil de poèmes, Chansons d'Afrique, recueil, somme toute, qui méritait que l'on s'y intéressât au sein de ce festival.
Finalement, me dis-je aujourd'hui, à part moi, la culture proprement dite ne se prête à aucune définition exacte. La tristesse de Moutawe et de ses compagnons égyptiens d'alors fait partie de l'oubli lui-même si tant est que la culture, comme le voudraient certains, fait cavalier seul en se détachant étrangement du monde des vivants.
toyour1@yahoo.fr
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Merzac Bagtache
Source : www.elwatan.com