Un retour aux grandes sagas de la littérature sud-américaine.
Il ne s'agit pas ici de réveiller une quelconque nostalgie tapie dans les désillusions du présent, mais juste de faire un bref rappel historique qui remonte aux années 1980 et se rappeler des éditions Laphomic. Une maison installée à Alger et qui avait fait à l'époque de l'exigence un credo et de la découverte des talents un sacerdoce.
Dans la collection qu'on pourrait appeler «Littératures du monde», on pouvait lire l'excellent roman, Une ardente patience, du Chilien Antonio Skarmeta, écrivain prolifique né en 1940 et exilé aux Etats-Unis après le coup d'Etat de Pinochet. Ce roman relate la rencontre d'un poète maudit par le pouvoir du dictateur et d'un facteur qui voulait apprendre à écrire la poésie pour séduire une fille du village.
Ce véritable hymne à la poésie et à l'amitié n'a pas laissé indifférent le cinéaste anglais Michael Radford. Il en a fait une adaptation en 1989 avec Philippe Noiret incarnant Neruda de façon magistrale, et Massimo Troisi sublime dans le rôle du facteur. Pour la nouvelle publication d'Antonio Skarmeta, Un Père lointain, on reste dans les mêmes thématiques, à savoir l'apprentissage de la vie, la transmission, la romance et l'éveil à la sexualité. Cela sans tomber dans les redondances habituelles qui peuvent surgir dans le parcours d'un écrivain.
On retrouve chez Skarmeta cette écriture simple qui ne cherche pas les effets de style inutiles ou la propension à la grandiloquence qui anéantit tout le lyrisme que peut contenir un texte. Les lieux que privilégie l'auteur sont ces petites bourgades de la pampa chilienne. Une géographie à couper le souffle. On est tellement éloigné des centres urbains et des moyens de distraction que la vie semble figée sans possibilité de s'extirper de la monotonie. C'est dans l'un de ces villages qui répond au doux nom de Contulmo que l'auteur a installé les protagonistes de son roman. D'abord, il y a Jacques, de père français et de mère chilienne. Féru de poésie, il vient d'obtenir le diplôme d'instituteur de l'Ecole normale de Santiago. Fier de sa réussite à l'âge de vingt ans, il décide de revenir dans son village natal pour dispenser un enseignement de qualité. Au retour, il croise son père, qui n'a même pas le temps de le saluer, et lui annonce qu'il allait rentrer en France sans préavis. Rapidement, Jacques déchante du fait de son salaire minable. Pour arrondir ses fins de mois, il doit travailler dans les champs et glaner quelques fruits et légumes qui vont améliorer son ordinaire.
Ambitieux et en bon bilingue (espagnol et français), il s'attelle à la traduction de Zazie dans le métro de Raymond Queneau. Une traduction qui ne veut pas prendre forme à cause de préoccupations quotidiennes très prenantes. Son ami, le meunier Cristian, essaye de le sortir de sa mélancolie en lui racontant des anecdotes croustillantes sur la vie du village. Un de ses élèves, dont les moustaches naissantes attirent l'attention, le poursuit comme un démon pour le pousser à aller voir les filles de joie. Augusto Gutierrez n'a pas froid aux yeux et ne respecte pas les convenances qui veulent que l'on ne discute pas de ces choses intimes avec son enseignant. De fil en aiguille, Jacques accepte cette insolence, et la curiosité le pousse à aller rendre visite aux courtisanes de la bourgade voisine d'Angol en empruntant de l'argent à son ami Cristian. Et c'est en allant voir le film Rio Bravo au petit cinéma du village qu'il découvre que son père n'est pas allé loin et qu'il se cache dans cette salle obscure pour s'occuper d'un bébé.
Ce petit enfant devient une énigme à résoudre, un petit frère dont la mère reste mystérieuse. La succession de surprises n'arrange pas son moral et son travail de création et de traduction piétine. Le journal local qui publie sa prose refuse de faire apparaître sa signature. L'anonymat le chagrine un peu, mais il est patient et il croit en sa future gloire. Tous ces petits événements se déroulent dans l'attente de la célébration de l'anniversaire de son remuant élève Augusto. Cette soirée qui s'annonce captive toute son attention, car il compte la mettre à profit pour faire connaissance avec la s'ur de son élève, la jeune Teresa. Celle-ci a écrit une lettre à l'instituteur pour lui déclarer sa flamme, mais elle ne l'a jamais envoyée. Augusto, qui n'arrête pas de le moquer sur cet amour platonique, en fait une affaire personnelle pour les mettre en relation.
Pour écrire son roman, l'auteur a travaillé comme un monteur de film qui, par petites touches et un découpage en plans-chapitres, amène l'histoire à son dénouement. Tous les protagonistes se retrouvent chez les Gutierrez pour la soirée décisive. La rencontre de l'instituteur avec la s'ur aînée de son élève, Elena, et le brin de causette qu'ils ont eu, l'édifie sur la relation qu'a eue son père avec cette femme fatale et l'enfant né de cet amour interdit. Nullement découragé par cette révélation, il rencontre Térésa et ils se plaisent. Dans ce roman d'apprentissage de la vie et de la transgression, Antonio Skarmeta réussit à nous réconcilier avec les grandes sagas qui ont fait la renommée de la littérature sud-américaine sans trop sombrer dans les descriptions qui lassent le lecteur. Un art consommé du laconisme servi par une écriture fluide qui n'est pas sans rappeler les romans de Jean Echenoz, écrivain français majeur.
Antonio Skarmeta, Un père lointain, Grasset, 2010.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Slimane Ait Sidhoum
Source : www.elwatan.com