Le Sila n'aura pas lieu cette année. Pour garder le lien entre écrivains, éditeurs et lecteurs, Liberté ouvre ses colonnes et leur donne la parole...Par : MOHAMED ABDALLAH
ECRIVAIN
La nouvelle est donc tombée il y a quelques semaines. Coronavirus oblige, le Sila, du moins dans la forme que nous lui connaissons tous, est annulé pour cette année. Cela ne peut que laisser un arrière-goût amer à tous les amoureux de la littérature algérienne, à celles et ceux qui attendent ce rendez-vous annuel avec impatience. Cependant, s'il est vrai qu'on ne mesure véritablement la valeur des choses qu'après les avoir perdues ou risqué de les perdre, alors cette annulation est une belle occasion pour revenir sur ce que le Sila représente pour chacun de nous, mais aussi sur les moyens à notre disposition pour mieux préparer de tels cas de figure à l'avenir. À titre personnel, participer à ce salon fut ma première expérience de rencontre littéraire. Avant de vivre le Sila, je n'avais pas complètement saisi ce que publier des romans voulait dire, ce que cela impliquait. Ce ne fut qu'à partir de ma première participation, en 2017, que je pris conscience du monde formidable qui s'ouvrait à moi, n'attendant que d'être exploré.
C'est peut-être cela qui m'avait le plus frappé à l'époque, et l'une des facettes que je continue d'admirer à propos de ce salon : la facilité avec laquelle le monde de la culture et de la littérature algérienne se montre accessible pendant ces quelques semaines est tout simplement incroyable. Une foule de personnalités aux parcours riches et variés se bousculent en ce lieu, et l'explorer devient dès lors une sorte de quête, une quête où le trésor se trouve dans chaque sourire qu'on peut recueillir, chaque conversation qu'on peut avoir.
L'autre élément crucial du Sila, qui lui donne sa saveur, est l'attrait immense qu'il exerce auprès de tous les Algériens. En effet, il ne s'agit pas d'une manifestation confidentielle et strictement professionnelle, marquée par l'entre-soi. C'est au contraire un merveilleux moyen de démocratiser l'accès à la culture, de la faire sortir des salons mondains qui sont parfois son terrain de prédilection pour l'amener au contact du plus grand nombre, à ces millions de visiteurs venus rechercher ce qui est parfois inaccessible au quotidien. Au milieu de cela, quelle fut mon expérience ' Celle d'une découverte superbe, qui nourrissait à l'infini mon émerveillement autant que ma curiosité.
Aussi bien en tant que lecteur qu'en tant qu'acteur débutant de la scène culturelle, je ne finissais pas de trouver des raisons de m'ébaubir devant cette manifestation. Mes participations suivantes au Sila ne firent que confirmer ces impressions, amplifiant mon attachement à cet événement. S'il n'en tenait qu'à moi, le Salon d'Alger durerait toute l'année ! Il y règne une ambiance unique, un indescriptible mélange d'excitation, d'intérêt pour la nouveauté et d'éclectisme, qui suffit à vous faire entrer dans un état second, comme si vous pouviez sentir le coeur de la culture algérienne battre entre ces murs.
La diversité énorme des maisons d'édition représentées fait prendre conscience, en ce lieu plus qu'en n'importe quel autre, de la fantastique pluralité de l'Algérie. De même, la présence de multiples acteurs étrangers donne une dimension véritablement internationale à l'événement, lui ajoutant une portée et un rayonnement uniques dans notre pays. Ce salon est aussi un démenti éclatant de l'idée selon laquelle les Algériens ne s'intéresseraient fondamentalement pas au livre. La simple présence de si nombreux lecteurs venus des quatre coins du pays montre que l'intérêt pour la chose littéraire y est à la fois durable et puissant.
L'encourager, le guider, lui permettre de s'exprimer partout n'est pas une mince affaire, mais qu'on ne croit pas que nos concitoyens n'accordent aucune importance au livre ou à la lecture. Par extension, cette curiosité montre aussi une appétence algérienne pour les débats, les confrontations d'opinion et une volonté d'aller au-delà de son pré carré. C'est en lisant, en échangeant, qu'on sèmera les graines d'une Algérie nouvelle.
Le Sila, symbole d'une Algérie qui veut lire
Cela n'implique évidemment pas que le Sila soit un événement parfait, une réussite immaculée. Il arrive ainsi que le clinquant prenne le dessus sur les rencontres sincères dont les louanges ne seront jamais assez chantées. On peut par ailleurs regretter que pour certains visiteurs il s'agisse au mieux d'une sortie comme une autre, à laquelle ils ne prêteraient pas grande attention, pourvu qu'elle leur offre la chance de se distraire. Mais ce genre de désillusions ne doit pas être le prétexte à l'abandon ou au désabusement.
Elle peut au contraire motiver des réformes et des transformations destinées à améliorer encore cette manifestation qui, au fond, montre le meilleur de ce que la culture algérienne peut offrir. Le Sila est donc le symbole d'une Algérie qui veut lire, se cultiver, progresser, qui s'intéresse au monde et à elle-même. Il est, de ce fait, irremplaçable, un trésor à chérir, à préserver et à améliorer autant que possible. En tant qu'auteur, je vois également ce salon et toutes les rencontres de son genre comme l'un des aboutissements de mon écriture.
En effet, le processus de création littéraire implique de se retirer du monde, de prendre refuge dans ses propres pensées et de laisser son imagination s'exprimer. Mais il existe une autre phase, celle au cours de laquelle l'écrivain s'ouvre à son environnement, partage avec lui ses inventions, ses questions, les histoires qu'il veut lui narrer. Une fois son roman clos ou publié, c'est dans l'esprit de ses lecteurs que l'œuvre d'un écrivain continue de vivre, de se développer, parfois de prendre des formes nouvelles et inattendues. C'est cet aspect d'échange profondément humain que le Sila encourage, rend possible.
Chaque lecteur, chaque auteur rencontré en cette occasion vous donne à voir son monde et change par la même occasion le vôtre. On n'émerge pas inchangé d'un Sila vécu pleinement. L'intensité inégalée d'une telle expérience est la marque de cet événement, ce qui lui donne son sel et fait regretter encore davantage qu'il ne puisse se tenir cette année, cette annulation s'apparentant à une éclipse pour le monde littéraire algérien. Car si le salon d'Alger est une réussite formidable et répétée qu'on ne peut que souhaiter voir progresser à l'avenir, cela ne veut pas dire que la situation actuelle est parfaite. La centralisation du calendrier culturel algérien autour du Sila peut être vue comme une dépendance, une fragilité aujourd'hui exposée au grand jour par l'annulation de l'événement pour des questions sanitaires.
Evidemment, il ne s'agit pas d'une critique du salon du livre : la réponse à de tels problèmes doit venir de la multiplication des rendez-vous régionaux le reste de l'année, en les dotant de moyens conséquents, d'une couverture médiatique et d'une promotion adéquates. Il serait également souhaitable de voir de plus nombreuses initiatives à l'échelle nationale, qui permettraient à l'Algérie de vivre pleinement sa culture tout au long de l'année. Cela ne signifie pas qu'aucune manifestation n'existe à l'heure actuelle en dehors du Sila, simplement qu'elles doivent être poussées bien plus loin si nous voulons voir notre pays réaliser son plein potentiel.
Ainsi, la participation au salon d'Alger ne serait plus une question de vie ou de mort pour les éditeurs et bon nombre d'auteurs, mais plutôt le point d'orgue d'une vie culturelle jamais assoupie. Ces projets peuvent paraître utopique à l'heure où une pandémie historique nous frappe de plein fouet, mais il est important de ne pas laisser ces moments difficiles servir d'alibi à la négligence, voire au sacrifice de notre scène culturelle nationale.
Un peuple qui s'arrêterait de lire cesserait de penser, et un peuple qui cesserait de penser s'arrêterait de vivre. Le monde de la littérature doit être l'avant-garde de l'Algérie de demain, prouver qu'on peut se réinventer sans abandonner les réussites du passé, permettre à des voix différentes de s'exprimer en toute liberté et faire de la découverte de notre propre richesse culturelle une célébration permanente. En attendant de voir ces changements prendre forme, le Sila demeure le joyau d'une couronne qu'il nous reste à assembler.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Liberté
Source : www.liberte-algerie.com