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Quand les gros poissons mangent les petits...



Quand les gros poissons mangent les petits...
«Les peuples somnolaient, mais le destin prit soin qu'ils ne s'endormissent pas.»HölderlinDans un émouvant témoignage autobiographique consigné dans le livre Entre l'exil et la curée, paru en 1990, Omar nous livre une analyse serrée à travers la vie quotidienne en Algérie. Omar raconte comment il a été inexorablement amené à prendre le chemin de l'exil presque à son corps défendant. De son récit se dégagent systématiquement et par pans successifs les différentes étapes franchies par les pouvoirs algériens. Au bout du compte, un lamentable gâchis qui a déstructuré la société. Omar est un professeur en management, amoureux de son métier.A ses étudiants, il parle avec la flamme de sa spécialité. S'il était boxeur, Omar appartiendrait à la catégorie des puncheurs, voire des esquiveurs, mais pas à celle des encaisseurs. Au cours de ces dernières années, il était devenu une référence qui n'hésite pas à aller à la rencontre des médias pour toujours expliquer, argumenter ses thèses à la fois de vulgarisation et de réflexion.Au c?ur de ses appréhensions, l'Algérie : car Omar s'est toujours montré très soucieux des risques encourus par l'Algérie, son pays, du fait de la mauvaise gouvernance entachée d'une corruption jamais égalée, de la restriction drastique des libertés en raison aussi de l'épuisement des ressources naturelles, de l'emballement de la démographie et de la compétition à outrance imposée à l'échelle planétaire. Face aux innombrables défis parfois inextricables, une économie de rente ne pouvait naturellement faire face.Enfance difficileOmar parle avec émotion mais avec une extrême pudeur de ses années d'enfance. de simple berger, il est devenu par la force de ses convictions un professeur d'université respecté. Il trace ici son itinéraire sans excès ni fioritures. «Exilé en Amérique du Nord, à des milliers de kilomètres de mon pays, j'enseigne dans une université où je trouve enfin une vie et des conditions de travail qui ne nécessitent pas de résoudre tous les jours des dilemmes insurmontables. J'ai fui mon pays à la quarantaine bien sonnée, avec femme et quatre enfants, la mort dans l'âme, pour reprendre à zéro une vie, une carrière, une société... Nous vivons tous une déchirure qui saigne encore. Pourquoi 'Aussi loin que je me souvienne, je gardais les vaches, et parfois les moutons ? un bien maigre troupeau ? que possédaient mes parents avec une petite ferme quelque part entre Safi et Marrakech, au Maroc.Une vague histoire de participation à des activités politiques répréhensibles à l'époque, a, semble-t-il, conduit mon père ? enfance misérable en petite Kabylie, scolarité moyenne et vie laborieuse ? à une sorte d'exil sous forme d'auxiliaire de la gendarmerie française au Maroc. De son mariage avec ma mère, il eut à exploiter la petite ferme en question, qui nous servit de toit et de gagne-pain, après qu'il eût quitté le corps des gendarmes. J'avais, avec mon frère aîné et mon père, la charge de tous les travaux et plus particulièrement pour moi les animaux, l'étable, l'écurie et la basse-cour.Entre ma sixième et ma onzième année, levé à la nuit encore noire, vêtu de la tenue semestrielle de grosse toile que nous confectionnait ma mère, les pieds nus dans mes bottes de caoutchouc qui devaient tenir jusqu'à l'été, je sortais quotidiennement mes bêtes paître à la rosée du petit matin. Quand certains «riches» arrivaient dans la ville pour faire des pique-niques dans les environs, je les observais de loin, ces gens qui ne peuvent s'asseoir directement sur la terre, qui s'encombrent d'une incroyable quantité d'objets et qui prennent un temps interminable à ne rien faire d'autre que manger !Les bergers m'appelaient ??le fils de celui du milieu'', (ould el ouasti). Plus tard, j'ai su que c'était une allusion populaire, passée dans le langage, au fait que l'Algérie occupe la position du milieu dans le Maghreb, entre la Tunisie et le Maroc. Mais, mes premiers malheurs à l'école étaient tout autres. Débarqué de ma campagne, j'avais de bien gros problèmes à résoudre : comment me tenir ' Comment parler ' Comment me comporter ' Jamais je n'avais à me poser des questions avec mes bêtes.A quinze ans, j'essayais d'imiter mon frère parti au maquis à dix-sept ans. On me refusa. Mes nuits étaient peuplées d'épopées où il était le héros et moi sur ses traces. Je rêvais de batailles où nous nous sauvions la vie à tour de rôle. L'Algérie devenait un grand mythe. Toutes mes chimères de justice, de vengeance, de grandeur et de communauté libre et heureuse s'y développaient. Mon adolescence, nourrie aux récits des combats héroïques et de l'enthousiasme militant, construisit une Algérie faite de preux chevaliers, toute d'équité et d'égalité. Une Algérie où les rapports entre les hommes ne seraient qu'entraide et solidarité, amitié et soutien.Lutteur acharnéCe beau rêve devint pour moi réalité le jour où, en uniforme scout, j'accueillis Ben Bella, avec tout ce que la communauté algérienne comptait comme représentants à Rabat. Puis, ce fut l'exode en plein milieu de ce torride été 1962. Nous voyageâmes en wagons à bestiaux. C'était le train des réfugiés d'Algérie. Trois jours pour arriver à Tlemcen ! Puis les centres de regroupement à Alger, puis la famille, puis la petite villa abandonnée du Golfe, sur les hauteurs d'Alger. Je respirais à pleins poumons l'Algérie. L'espoir et la foi revinrent lorsque Ben Bella et Ferhat Abbas firent leur entrée à Alger. Mais les magouilles pour le pouvoir ne faisaient que commencer. De là se mit en marche la machine à compromissions qui allait conduire au tragique détournement de ce magnifique fleuve de la vie et de l'avenir qui avait mené à l'indépendance.Ce fleuve dont Mimouni nous retrace avec tant de sourde rage le lamentable destin. Le lycée Bugeaud m'apprit beaucoup : les autres, la vie, la musique, la débrouille... J'étais toujours excellent élève, ce qui me faisait pardonner bien des frasques de potache plus invraisemblables les unes que les autres. J'avais la ??direction'' de l'orchestre du lycée... Une expérience qui me permettra de mieux survivre durant mes études à l'université.Entré à la faculté à vingt et un ans, en psychologie, j'en sortis à moins de vingt-quatre, licence en poche, passant deux étés successifs à préparer des certificats supplémentaires. J'en sortis aussi marié avec celle qui m'aura aidé à passer bien des caps difficiles et qui continue encore. J'y fus également nourri de militantisme et de généreux projets échafaudés à longueur d'assemblées générales de l'Union nationale des étudiants algériens. Mon premier poste, en novembre 1968, fut à Sonatrach, comme psychologue de recrutement.»Un de ses amis qui le connaît mieux que quiconque s'accorde à dire que Omar est en rebellion contre le système. Il se bat contre l'emprise mafieuse sur l'Algérie d'anciens apparatchiks civils ou militaires reconvertis, sans état d'âme, du magistère unanimiste et rentier à l'affairisme le plus dévoyé, à la dictature et la chasse aux voix (es) discordantes quand le pouvoir est rattrapé par les scandales et les soupçons d'accointances douteuses. Omar traque, car il sait de quoi il retourne, lui qui a bien exploré ce système de l'intérieur en mettant à nu la marginalisation des compétences, la bureaucratie rampante et insidieuse. La haine et le mépris voués aux intellectuels.Observateur social«Ces gens-là, agrippés au système et à leurs privilèges changent peut-être de discours, de costumes, de femmes, de voitures, mais pas de méthode», martèle-t-il la rage au c?ur. Auteur de plusieurs ouvrages, conférencier, Omar va là où le devoir l'appelle. Le credo de Omar est qu'il veut nous dire que les hommes, quoi qu'on fasse, sont maîtres de leur trajectoire et qu'enterrer trop vite les peuples artisans de l'histoire serait un grand tort. Il veut nous dire aussi qu'est fini le temps où un seul homme ou un groupe faisaient l'histoire. Enfin, il veut nous dire à nous tous que l'avenir nous incombe.Sans illusion sur les visées hégémoniques des «puissants», Omar alerte sur les conséquences désastreuses qui en découlent. «Lorsque 67 personnes possèdent la moitié de la richesse de la planète entière, que 400 individus plus de la moitié de la richesse des USA, que 51 sociétés figurent parmi les 100 premières ??économies'' du monde, que l'économie mondiale est à 100% spéculation, ceux d'en bas ne peuvent que rêver.» Partant du constat d'échec cuisant des trois révolutions de la modernité, révolution industrielle, automatisation et informatisation- information, dans leurs promesses de procurer à l'humanité confort, bonheur, Omar propose de modifier radicalement nos visions des choses.Pourtant, prévient-il, économistes et gourous du management, éternels complices, continuent à garder la tête dans le sable?, tout en nous expliquant pourquoi il est rationnellement justifié de faire l'autruche, d'où son remarquable ouvrage La stratégie de l'autruche, lauréat 2003 du livre d'affaires, paru aux éditions Arak en 2014.La reconduction de Bouteflika, lui qui s'y est fermement opposé a été ressentie par Omar comme un autreb affront. «Je vis l'après-17 avril comme une chronique de tractations annoncées. Tristes façades ??électorales''. C'est une douleur à mon algérianité et une honte renouvelée de voir les sarcasmes qui se disent et se publient à ce sujet au Canada, en Amérique du Nord, Europe... Enfin, comme une (énième) trahison de nos chouhada et du peuple algérien pour maintenir intacts certains intérêts intérieurs et extérieurs», se désole-t-il, sans perdre son sang-froid ni sa détermination.Alors l'espoir est-il permis de voir les choses évoluer dans le bon sens à travers les «triturations de la Constitution. Omar n'en est pas du tout convaincu. «Ladite ??révision'' de la Constitution va s'opérer dans le cadre d'institutions depuis longtemps inféodées et d'oppositions au mieux divisées et au pire prêtes à des compromissions. De fait, il va s'agir d'une sorte d'ajustement sur mesure pour bien équilibrer les poids et contrepoids de clans traditionnels du pouvoir algérien. On est très loin du processus d'élaboration de la Constitution (j'ai eu l'honneur d'y être invité comme observateur), par exemple de l' Equateur ou plus récemment de la Bolivie où un large débat transparent a abouti à des articles sur ??le droit de la nature'' ??le droit des générations'', ??le droit des animaux''...»Le pessimisme excessif de Omar fait peur. Ne voit-il pas des perspectives moins sombres s'offrirà l'Algérie, à la lueur de la nouvelle donne '«Les perspectives pour l'économie algérienne ne seront certainement pas les mirobolantes promesses semées aux quatre vents ! Ce qui se pointe fortement à l'horizon, c'est une chute aussi certaine que conséquente des prix mondiaux des hydrocarbures, donc (en plus du tarissement des gisements) une baisse de nos revenus en devises, mais aussi une forte hausse des produits importés (surtout de base, comme les céréales...), à cause des changements climatiques. Nous brûlerons encore plus vite la chandelle par les deux bouts si nous maintenons cette mortifère subordination de notre économie à de l'interventionnisme politique purement rentier».Digne représentant d'une diaspora algérienne dispersée, cette dernière peut-elle un jour réellement jouer un rôle dans le développement du pays à la mesure des ses immenses et indéniables potentialités ', a-t-on osé cette question à l'émérite universitaire. «L'intelligentsia algérienne à l'étranger est nombreuse et compte beaucoup de grandes compétences... Mais hélas, je ne vois pas en quoi ce régime, (qui n'est que la continuité de lui-même : l'éternel recommencement de rien de nouveau sous notre soleil), entamerait une collaboration ??nouvelle, fructueuse et sérieuse'' avec notre diaspora, il continuera comme de coutume à collaborer avec ceux qui vont dans le sens des ses intérêts, point !»Mais Omar sait que la politique ce n'est pas de résoudre les problèmes mais de faire taire ceux qui les posent. En semant ses messages ici et là, il veut faire admettre que la politique peut être autre chose qu'un chapitre de la météorologie. Qui est, comme chacun le sait, la science par excellence des courants d'air...


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