«La solitude est un cercueil de verre ». C'estle beau titre d'un polar écrit par un Américain et que l'on peut appliquer auregard de Bouteflika lors de sa visite à son ami l'imam Qaradaoui. Carlorsqu'on met entre parenthèses l'Etat qui nous a mis entre parenthèses, ilreste l'homme dont la fonction politique fait oublier la tragédie de lafinitude. Au final, on se met à penser ce que cet Etat aurait pu tirer commebénéfice d'images et d'émotion unanime après cette dernière résurrection duprésident de la République. Il n'en fut rien : l'assassinat virtuel fut colléà une certaine presse par le chef du gouvernement là où Bouteflika a « répondu» par un geste négligé de la main à la rumeur de son enterrement. Du coup, l'onse met à penser à ce que pense cet homme à qui on annonce sa mort chaque moiset dont la fonction se résume parfois violemment à répondre à un peuple qui lecroit mort et lui serre presque la main pour lui présenter ses condoléances.Unemploi du temps blessant pour quelqu'un dont les chiffres de bilan ne peuventplus faire oublier le bulletin de santé imaginaire. Reste que c'est ainsi quefonctionne la « politique » lorsqu'elle est incarnée par un seul homme quireste un homme quand même. Les Algériens attendent avec trop d'impatience lafin du régime, et l'une des tendances de ce messianisme par le vide, c'est deconfondre la péremption avec la fin d'un seul qui en est arrivé, selon sespropres aveux, à éviter de rendre visite à son ami dans un hôpital par craintede gonfler encore plus son avis de décès.Lesujet étant clos, il reste celui du décès du général Lamari. Là les réactionsont été polies, strictes, très consensuelles : le long procès d'un nom associéà la fonction semi-imaginaire du cabinet noir et de toute la littératureexplicative du cosmos de la prise de décision dans les arcanes de l'Etat depuisles années 90, aété clos par l'hommage rendu à un militaire qu'on a eu la politesse de ne pastrop charger après son mort comme il le fut de son vivant malgré sa puissance.Puisqu'on ne peut pas tuer deux fois un homme, le salut fut de rigueur etl'analyse très aimable. Finie donc la parenthèse desexplications « décennie 90 » ? Il faut voir. Dans le tas, c'est cependant laréaction des ex-islamistes en armes de l'AIS et du FIS qui attire le plusl'attention. En plus de la présence à l'enterrement, les ex-islamistesdescendus vers la Plaine,ont multiplié des hommages étonnants pour des gens ennemis d'hier, saluantl'homme « simple », le bon pratiquant et l'officier probe. Même sous leprétexte de l'émotion du jour, on reste étonné face à ces amabilités quiconfessent des rapports troubles, ou du moins des reconversions qui gommenttrop facilement l'histoire d'il y a à peine dix ans. Sur quoi est fondée lapsychologie de l'Algérie pour que les acteurs d'une crise majeure du pays enarrivent au dépôt de gerbe de fleurs sur la tombe même de celui que lesviolences de cette époque et ses fetwas de tôlier auraient désigné comme unecible majeure de l'Etat « impie » ? Comment arrive-t-on à enjamber sifacilement un peuple et ses cimetières pour ne plus garder de la tragédie quesa version d'épopée ? La réponse facile c'est de croire que finalement la «réconciliation » à l'algérienne a été profonde au point de dépasser lescoefficients attendus de sa réussite.SiLamari est aujourd'hui salué par les gens de l'AIS, c'est que la solution deBouteflika a été un miracle prouvé. Reste aussi que cette explication dérangeun peu : elle semble trop facile. On y sent le soufre d'une raison plusobscure. Laquelle ? Voici une piste « fournie » par un confrère : il s'agit decette solidarité restreinte entre gens qui ont pris les armes, le maquis et lechemin de la guerre. Parce qu'ils ont pris un jour les armes, comme le veut leschéma de valorisation par le coup de feu hérité de la Guerre de libération, cesex-terroristes se sentent plus proches d'un militaire que d'un civil peut-être.Dans ce jeu de saluts, de fascination, de séduction et d'hommage, le peuple,lui, reste le parfait « civil ». Même si on se bat pour le libérer et même si onse bat pour le décimer.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Kamel Daoud
Source : www.lequotidien-oran.com