Alger - A la une

Lettres capitales



Entre fascination et répulsion, la ville d'Alger n'a pas manqué d'inspirer les écrivains d'hier et d'aujourd'hui. Afifa Bererhi (Université d'Alger 2) est revenue, dans une conférence donnée le 3 mai au Centre d'études diocésain des Glycines, sur quelques aspects de la capitale mise en texte dans des romans algériens des années 80'.Le choix de la période est significatif pour la conférencière qui rappelle la rupture avec la littérature «d'engagement». Les auteurs sélectionnés (Boudjedra, Djebar, Djaout, Chouaki?) n'ont plus comme objectif de dire la Révolution algérienne ou de chanter le «socialisme spécifique». Leur engagement est dans le regard critique porté sur l'évolution de la société et les choix politiques. Alger dans leurs textes serait une métonymie de l'Algérie. Mme Bererhi en veut pour preuve que la ville et le pays portent le même nom (El Djazaïr). La question de la dénomination n'est pas aléatoire et serait même révélatrice de sous-entendus idéologiques. Ainsi, les voyageurs du XIXe siècle et les écrivains de l'école algérianiste rappelaient le nom latin (Icosium) de la ville pour mettre en avant son appartenance au giron romain, estime-t-elle. Il s'agit de nommer pour s'approprier. Or, Alger est rarement nommée dans les textes des années 80'. Ce qui révèle une «indécision» de cet espace urbain.La fascination de la ville n'a pas disparu, mais elle est ici évoquée sur un ton déceptif, comme une beauté gâchée, une belle façade qui cache mal la décrépitude avancée et le délitement du tissu urbain. C'est un espace innommable illustré par les nouvelles cités qui n'ont pour nom que le nombre de logements. «Ville ?sophagique, ville dépotoir, ville bestiaire, taupinière, fourmilière, ruche, ville moribonde, ville innommable, pénitencier, ville murée, ville décivilisée?» sont quelques-unes des occurrences qu'égrène Mme Bererhi. Il s'agit dedescriptions-contestations d'une ville qui sombre dans le chaos et, par la même, d'un pays gagné par le libéralisme anarchique et l'idéologie intégriste. La distinction spatiale entre ville arabe/ville européenne est remplacée par des découpages d'ordres sociaux (quartiers résidentiels/quartiers populaires) ou encore de genre (espace masculin/espace féminin). A chaque fois, les auteurs s'inscrivent en opposition avec le devenir de la ville, lui opposant tantôt un passé glorieux, tantôt une campagne qui serait plus authentique. Il s'agit là de tendances globales qui ne sauraient effacer l'originalité et la complexité de chaque auteur.Seule exception relevée à cette approche déceptive, L'amour la fantasia d'Assia Djebar. Dans ce roman évoquant l'invasion coloniale de 1830, la ville prend des allures de jeune femme ensorceleuse. «Assia Djebar choisit l'écriture impressionniste pour construire cet opéra tragique qui a pour héroïne la ville d'Alger», explique Mme Bererhi. C'est une ville allégorique plus proche du mythe que de l'existence matérielle.ParaphrasantDjamel Eddine Bencheikh, elle estime que «La vérité se trouve au fond de l'irréel» avant de déplorer «les choix d'écriture réaliste» de la plupart des romanciers algériens et «la trop grande proximité entre le réel vécu et l'écriture». Peut-être que le défi est de dire la poésie du vécu de cette ville avec son désordre et son charme, sa joie et ses misères. Un défi que commencent à relever des romanciers contemporains dont l'imaginaire part de la réalité actuelle.


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