
À l’heure où les cuisines modernes s’ouvrent aux influences du monde, certaines recettes algériennes anciennes semblent surgir du passé comme des parfums enfouis dans la mémoire collective. Derrière leurs noms parfois mystérieux se cachent des plats qui racontent une histoire : celle des maisons de la Casbah, des ruelles d’Alger, des villages de Kabylie ou encore des traditions familiales transmises de génération en génération. Ces mets rares, aujourd’hui presque oubliés, témoignent d’un patrimoine culinaire d’une richesse remarquable.
Dans l’ancienne cuisine citadine d’Alger, certains plats portaient des noms aussi imagés que savoureux. Parmi eux figure Sfiriya, une préparation ingénieuse née dans les foyers modestes. Les restes de pain rassis étaient transformés en boulettes croustillantes, mêlées d’œufs et d’épices, puis frites avant d’être servies avec une sauce parfumée à la cannelle et aux pois chiches. Ce plat simple illustre l’art d’utiliser chaque ingrédient et de transformer la modestie en raffinement.
Un autre mets ancien, Babroussa, également appelé El Bouirket, évoque les tables familiales où les feuilles de pâte fine étaient roulées autour d’une farce de viande parfumée au persil et à la cannelle. Légèrement frites puis parfois mijotées dans une sauce blanche délicate, ces bouchées rappellent l’influence de la cuisine ottomane sur les traditions culinaires d’Alger.
Certains plats anciens portent des noms qui intriguent autant qu’ils amusent. Sekrane Tayeh fi Droudj, littéralement « l’ivrogne tombé dans l’escalier », en est un exemple frappant. Ce nom imagé désigne un plat composé de boulettes de viande dorées, plongées dans une sauce épicée et généreuse. L’origine de cette appellation reste floue, mais elle illustre l’humour populaire qui imprégnait autrefois les cuisines familiales.
Dans le même esprit, Sbiâat Laâroussa, ou « les doigts de la mariée », rappelle les plats servis lors des fêtes et des mariages. Ces petits rouleaux croustillants, farcis de viande et parfois de fromage, étaient présentés comme de délicates gourmandises destinées à honorer les invités.
La cuisine algérienne ancienne affectionne particulièrement l’équilibre entre le sucré et le salé. C’est le cas de Gritliya, un plat aujourd’hui très rare qui marie la viande d’agneau aux raisins secs, aux pois chiches et à la cannelle. Lentement mijoté, il développe une sauce légèrement sucrée rappelant les traditions culinaires méditerranéennes et orientales.
D’autres plats mentionnés dans les traditions anciennes portent des noms encore plus énigmatiques, tels que Lemghlef fi Ghlafou, Lemkeffen fi Hdjer Emmou ou encore Tadjine Dar Aami. Leur préparation variait souvent d’une famille à l’autre, ce qui explique la difficulté à retrouver aujourd’hui leurs recettes exactes. Ces appellations témoignent d’une époque où chaque maison possédait ses propres secrets culinaires.
Ces plats anciens ne sont pas seulement des recettes : ils sont des fragments d’histoire. Ils racontent les habitudes alimentaires, les influences culturelles et la créativité des générations passées. À travers eux se dessine une cuisine profondément enracinée dans la vie quotidienne, où chaque repas était un moment de partage et de transmission.
Aujourd’hui, grâce aux chercheurs, aux chefs cuisiniers et aux passionnés de patrimoine, ces mets oubliés refont progressivement surface. Les réseaux sociaux, les livres de cuisine anciens et la mémoire des aînées deviennent autant de passerelles entre le passé et le présent.
Redécouvrir ces plats, c’est finalement entreprendre un voyage dans le temps. Un voyage où les parfums de cannelle, de miel et de smen s’élèvent des marmites anciennes pour rappeler que la cuisine algérienne n’est pas seulement une tradition vivante : elle est aussi une mémoire collective, riche, fragile et précieuse.
Posté par : patrimoinealgerie
Ecrit par : Hichem BEKHTI