Allongé sur la banquette du salon qui lui est réservée pour égrener les instants qui lui restent à relire les images irréversibles de sa vie, perdu dans ses pensées que le temps fige malgré les promesses d'une éternité dorée, il succombe au seul geste que ses yeux savent encore faire : orienter le regard vers la télévision. Ce soir est un grand soir. Comme chaque soir. Le vieil homme a suffisamment vieilli pour transcender la peur d'une fin proche, le corps sonne ses douleurs à de plus en plus de membres, le pas a disparu entre les pantoufles et les babouches encore neuves. Ce soir, le Président s'adresse aux élus des communes, égarés entre maires et chefs de tribus, un écart difficile à combler. Il appelle quelqu'un pour augmenter le son face à cette surdité cruelle qui a pris tout l'espace dans sa mémoire. Un enfant, courant après sa balle, s'arrête, comprend le geste et exécute la demande. Un enfant ça fait du bruit, ça perturbe la sérénité mais ça comprend contrairement à l'adulte, que parfois, le son doit augmenter de volume. L'écran diffuse un discours rédigé pour être lu. L'autre lit dans une langue qui est devenue officielle et rarement compréhensible sinon comment expliquer qu'il faille toujours la traduire. Une langue purifiée de tout risque de dire la vérité. Il lit des chiffres et des mots qui n'étonnent plus personne pour avoir été trop dits, pour avoir été entremêlés en un ordre incohérent, d'une insolence devenue germinative, s'arrête, regarde l'assistance droit dans la foule, puis, accusateurs il annonce l'échec. Annonce son impuissance à changer l'ordre des choses. Le vieil homme sourit d'insatisfaction et d'attente. Son mal dépend de la mort. Il relève péniblement le tronc, pose son dos sur l'oreiller, fixe un peu plus le tube cathodique comme pour deviner ce qui va être dit. L'autre, condamné par un gros plan affirme être arrivé avec un programme grand comme l'Algérie, beau comme l'indépendance, mais falsifié par ceux qui avaient la charge de le réaliser, ceux qui ont falsifié une guerre pour en faire un outil de rabotage. Il s'implique parmi les responsables en suspendant sa lecture et use enfin d'une langue qui sent la rue et le quartier, celle des mères avec leurs enfants, celle avec laquelle on gronde le voisin indiscipliné et les brus fauteuses. Une langue au parfum de la résistance, celle qui a mis tous les envahisseurs hors d'état de fuir, pendant que les nuisances prenaient la place qu'il ne fallait pas. « S'il faut demander des comptes, c'est à tout le monde qu'il faut les demander ». Le vieil homme sourcille en froissant un peu plus son front fripé, fait une moue que seule la douleur sait dessiner sur une bouche cousue depuis longtemps, soupire du plus profond l'air que ses poumons peuvent encore contenir et lance entre ses lèvres édentée « pourquoi tout le monde ? ». L'habitant de la chaîne nationale faite par lui et pour lui, reprend dans la langue d'Ibnou El Moukafaâ ses verbes alignés comme une armée sans gloire. Le discours redevient glorificateur, teinté d'eau de rose, remerciant les uns pour les efforts qu'ils sont sensés faire, remerciant les autres pour avoir gardé leurs mains en éternelle position d'applaudissements, puis s'arrête à nouveau pour contredire les rédacteurs de ses dires. Pour leur signifier son malaise à déchiffrer un texte anodin, qu'il aurait pu rédiger avec seulement sa bouche et son exaspération. Le vieil homme commence à entrevoir quelques images floues que sa cataracte laisse passer à travers ses épaisses lunettes et se réfugie dans un mot aussi martyrisé que lui, « chouhada ». L'autre, sur le temps du regret qui prend l'allure d'un procès social touche à la fonction la plus adaptée à une jeunesse en perpétuelle infantilisme : agent de sécurité. On devine d'où vient sa colère à la direction que prend son regard : tout le monde. Tout le monde est complice et c'est peut-être la seule vérité qui plaît au vieil homme alité pour l'ultime repos. Mais alité on ne peut plus rien changer. Il s'invente alors un autre discours et fait dire au Président « vous m'avez ramené de mon exil volontaire pour vous jeter dans les bras, l'un de l'autre omettant de me dire que vous n'aviez plus de bras. Vous m'avez choisi pour mon verbe facile à comprendre par la foule et vous m'avez emprisonné dans une feuille de papier sachant la baisse de ma vue. Vous avez pris la santé et vous m'avez exposé aux urgences médicales dans un pays compliqué pour être vrai. Vous avez formé des médecins et vous faites confiance à ceux des autres. D'ailleurs, vous n'avez fait confiance qu'à ceux des autres dans tous les domaines. Vous m'avez fait signé des lois de finances et des programmes de développement aussi truqués qu'un jeu de cartes. Vous avez jeté en prison des innocents et mis en liberté des imposteurs. Vous me demandez de rester pour un troisième mandat pour vous sucrer plus encore, pendant que les jeunes de mon pays se noient en mer faute de devenir des agents de sécurité. Et moi, j'ai accepté ». Le vieil homme, seul dans une chambre faite pour ses derniers adieux, s'endort au ronronnement du discours, l'indexe droit pointé vers le ciel. L'enfant se rapproche du corps inerte, l'embrasse sur le front par complicité habituelle l'appelle par son titre familial et repart jouer. Bien plus tard, au moment d'éteindre la télévision on se rendra compte que le vieil homme est mort sans que personne dans son entourage n'ait pris connaissance du discours qu'il avait inventé pour le Président.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Ahmed Saïfi Benziane
Source : www.lequotidien-oran.com