Par Ali Chérif Deroua
Le 1er novembre 1954, la Révolution algérienne fit son entrée sur la chaîne internationale de façon remarquable et inattendue.
Pour la France, c'était un coup de tonnerre dans un ciel serein.
Cet événement ne laisse en aucun cas le prince Faysal ben Abdelaziz Saoud, Premier ministre et ministre des Affaires de son pays, indifférent.
Afin d'être plus explicite pour le lecteur, je me dois de donner certaines informations à son sujet.
Qui est Faysal '
Né le 14 avril 1906, il est le troisième fils de Abdelaziz El Saoud, créateur de l'actuel royaume d'Arabie Saoudite.
En 1919, soit à l'âge de 13 ans, son père l'envoie à Londres puis à Paris pour se former à la diplomatie.
En 1927, après avoir conquis le Hidjaz à la tête de ses troupes, son père fait de lui le vice-roi de cette contrée.
En 1932, son père fait de lui, en plus, son ministre des Affaires étrangères.
À la mort de son père en 1953, il est désigné chef du gouvernement et ministre des Affaires étrangères.
Pour parfaire le CV, quoi de plus intéressant que vous raconter une anecdote qui en dit long sur sa valeur de grand négociateur.
En 1966, Faysal décide que la TV saoudite fasse appel à une femme pour la présentation du journal télévisé. Il réunit le Conseil supérieur des affaires religieuses autour d'un dîner. Après la prière d'el îcha, il leur fait écouter, sur écran, un enregistrement d'une sourate que tous les érudits présents apprécient. Puis apparaît une présentatrice de TV. Stupeur dans le palais. Il leur explique sa décision de faire participer une femme dans le programme officiel de la TV. Tous se révoltent contre une pareille décision. Devant leur refus, il se retire et donne comme instructions à la Garde royale l'ordre de récupérer toutes les clés des voitures et accompagner les chauffeurs à rentrer chez eux. Une heure plus tard, ne voyant pas revenir le roi Faysal, le doyen des ulémas demande où est le roi et s'ils doivent encore attendre. Le protocole leur répond que le roi est allé dormir. Ils sortent pour partir mais aucun des chauffeurs n'est présent. Ils reviennent au palais et demandent des explications. Faysal revient et leur demande pourquoi ils sont encore là. Ils lui répondent que les chauffeurs ont reçu des ordres pour partir et qui n'ont aucun moyen de transport pour rentrer chez eux.
Voici la réponse qu'ils reçurent : «Vous n'avez qu'à rentrer à pied chez vous. Vous m'opposez les m?urs de vos aïeux. Eh bien, vos aïeux n'avaient pas de voiture. Celui qui accepte ma décision sera accompagné chez lui. Celui qui s'oppose n'a qu'à rentrer à pied. Bonne nuit.» Le problème a été résolu ipso facto. Pour l'histoire, la femme avait pour nom Nawal Baksh, première femme saoudienne à apparaître sur un écran de TV.
En responsable politique éclairé, sentimentalement lié à cet événement du 1er novembre 1954, Faysal, en tant que chef du gouvernement et ministre des Affaires étrangères d'Arabie Saoudite, ordonne à son ambassadeur au Caire de présenter, en date du 15 décembre 1954, une requête à la Ligue arabe pour une demande d'inscription de la question algérienne à l'Assemblée générale des Nations unies pour discuter de la grave situation en Algérie.
Cette proposition est rejetée par les délégués de certains pays arabes. Lesquels '
Voici la liste des pays arabes membres, à cette date, par ordre alphabétique : Arabie Saoudite, Egypte, Irak, Jordanie, Liban, Libye, Syrie et Yémen du Nord. Au lecteur de se faire sa propre idée.
Malgré le rejet par la Ligue, le gouvernement saoudien présente, sur ordre de Faysal, le 5 janvier 1955, une note, au Conseil de sécurité des Nations unies demandant l'inscription de la question algérienne à l'Assemblée générale au nom de son pays. Cette demande présentée hors délai n'est pas retenue. Mais elle crée un précédent que le groupe afro-asiatique des pays ayant participé à la Conférence de Bandung, en avril 1955, reprend à son compte en introduisant la discussion de la question algérienne en septembre 1955. Entre-temps, la situation s'est aggravée avec les événements du 20 Août 1955 que le pouvoir français ne pouvait plus cacher et que les amis et soutiens de la France ne pouvaient ignorer.
D'après un témoignage de Hocine Aït Ahmed, l'un des neuf pères de la Révolution algérienne et acteur incontournable de celle-ci, surtout dans le domaine diplomatique algérien dont il est le doyen, où il dit : «Alerté en notre faveur par Azzam Pacha, ex-secrétaire général de la Ligue arabe, le prince Faysal d'Arabie Saoudite nous fait débloquer, séance tenante, l'équivalent de 100 millions de francs français (une fortune en ce temps- là). Cette mise à disposition d'une telle somme donne une idée de l'aide de l'Arabie Saoudite à la Révolution algérienne, et ce, en février 1955.
À Bandung, les 3 délégations du Maghreb sont dispatchées comme suit :
- délégation tunisienne composée de Salah Benyoussef, secrétaire général du Néo-Destour, Tayeb Slim et Amir Taher, membres officiels dans la délégation syrienne,
- délégation marocaine, Allel El Fassi, président de l'Istiqlal, et Abdelkafi El Fassi membres officiels dans la délégation du Yémen du Nord,
- délégation algérienne, Hocine Aït Ahmed et M'hammed Yazid, membres officiels dans la délégation saoudienne.
Lorsque, pendant une semaine, on se côtoie à longueur de journée, cela crée des liens d'amitié et d'affection. C'est ce qui justifie, entre autres, toutes les positions de Faysal vis-à-vis de l'Algérie pendant la Révolution et après l'indépendance.
Faysal a eu comme priorité première le soutien à la Révolution algérienne à plus d'un titre.
D'après mon analyse, d'autres raisons ont poussé Faysal à soutenir la Révolution algérienne :
- pour réduire l'influence anglaise au Moyen- Orient et surtout en Arabie Saoudite, Faysal a tenté de convaincre la France de s'intéresser davantage à son pays. À ce titre, il a ordonné l'ouverture d'une ambassade à Paris. Le premier ambassadeur a été Fouad Bey Hamza. Il a présenté ses lettres de créances le 4 novembre 1939 puis après la Seconde Guerre mondiale, Rached Pharaon qui lui était très proche. Celui-ci a pris ses fonctions le 14 octobre 1952 puis Talal Ben Abdelaziz, son propre frère, ministre des Communications le 12 juin 1955.(1)
Pendant 13 ans, l'Arabie Saoudite entretenait une ambassade à Paris sans réciprocité, la France n'ayant ouvert qu'une représentation des intérêts français et un consulat à Djeddah depuis novembre 1945 jusqu'à octobre 1952, date à laquelle elle change le statut de sa représentation en ambassade en confirmant Georges Gueyraud comme ambassadeur. En février 1955, l'ambassadeur Filliol qui occupait le poste est rappelé.
À mon humble avis, en tant qu'ancien diplomate, ce rappel est dû à la position engagée de Faysal pour la Révolution algérienne, avec le dépôt d'une motion auprès de la Ligue arabe et du Conseil de sécurité de l'ONU.
Mon avis est conforté par le retard dû au remplacement de l'ambassadeur qui a duré 9 mois. En diplomatie, la vacance du poste pendant une telle période aussi longue ne peut être prise que comme conséquence d'une grave crise entre les deux pays.
Par ailleurs, ironie de l'histoire, parmi les représentants des intérêts français, un certain Saadeddine Bencheneb a occupé cette fonction de mai 1947 à fin 1949.(2)
Après avoir représenté officiellement la France, cet Algérien a rejoint le FLN en 1957 à Tunis. À l'indépendance, il a été nommé professeur de lettres puis désigné doyen de l'Académie de lettres d'Alger. Il était, entre autres, le fils de Mohamed Bencheneb que tous les érudits du monde arabe connaissaient pour sa culture et sa valeur ;
- le nouvel ambassadeur Georges Cassin présente ses lettres de créances le 25 octobre 1955 et quitte définitivement son poste après la décision de l'Arabie Saoudite de rompre ses relations diplomatiques avec la France en novembre 1955. La prise en charge des intérêts français est assurée par l'ambassade d'Italie.
Pour être honnête avec le lecteur et moi-même, cette décision fait suite à l'agression de Suez. Elle est la conséquence logique du Pacte d'assistance mutuelle entre l'Arabie Saoudite, l'Egypte et le Yémen, signé le 28 avril 1956 comme riposte au Pacte de Baghdad.
Autre ironie ou hasard de l'Histoire, la France envoie comme attaché commercial un chef de bataillon, un certain Vincent Montiel, qui a joué un rôle important au début de la Révolution algérienne. C'est lui qui a questionné à Tunis le regretté Mostefa Ben Boulaïd, l'un des 9 pères et l'une des icônes de la Révolution algérienne, après son arrestation en février 1955 à la frontière tuniso-libyenne. C'est lui qui était dans le cabinet de Soustelle, gouverneur en Algérie, un de ses plus proches collaborateurs ;
- cette rupture de relations diplomatiques ne pouvait être que bénéfique pour un soutien plus déclaré à la Révolution algérienne ;
- la France aussi a joué avec le feu en essayant de profiter de la rivalité entre le roi Saoud, le prince Meshal, ministre de la Défense, le prince Talal, ambassadeur à Paris, d'un côté, et Faysal de l'autre, surtout au sujet de la construction de la base de Khardj, objet de plusieurs litiges.
Durant toute notre lutte de libération, le peuple saoudien, à l'image de Faysal, a soutenu la Révolution algérienne sans aucune retenue.
J'aimerais apporter un autre témoignage vécu à Djeddah en janvier 1960. Lors de mon passage à Djeddah avec un passeport diplomatique libyen, j'avais rencontré notre représentant qu'il est inutile de vous présenter, Cheikh Abbas Belhocine. Au cours des 3 journées de mon séjour, j'ai eu, entre autres, l'honneur d'être invité à un dîner donné par Ahmed Juffali, représentant à Djeddah du Comité d'aide et de soutien de l'Arabie Saoudite à la Révolution algérienne. À ce dîner, il y avait évidemment Cheikh Abbas ainsi que Cheikh Ahmed Mohamed Ashmawi, Cheikh Mohamed Bahareth et Mohamed Abu El jadail, 3 personnalités des plus influentes du moins au Hidjaz en ce temps-là.
D'autre part, le président de ce Comité national d'aide et de soutien à la Révolution algérienne n'était ni plus ni moins que le prince Salmane Bin Abdelaziz Al Saoud, l'actuel roi d'Arabie Saoudite.
Certains vont s'étonner de ce témoignage en avançant l'âge du prince Salmane. Mon témoignage date de 1960, le prince Salmane était déjà gouverneur de Riyad et sa province depuis 1955.
Ce témoignage peut être corroboré au moins par les différents diplomates algériens qui se sont succédé à Djeddah puis à Riyad et par les médias de l'époque.
Une autre information pour le lecteur, le ministère des Affaires étrangères et les ambassades étaient jusqu'en 1978 installés à Djeddah.
Certains vont trouver que j'exagère, d'autres vont trouver que je ne donne pas tout. Pour ma part, j'ai toujours déclaré que je garde quelques atouts pour les vieux jours, mais je me suis promis aussi de respecter à la lettre le message subliminal de Didouche Mourad : «Si nous venions à mourir, défendez nos mémoires.»
A. C. D.
Le prochain article portera sur Nehru et la Révolution algérienne.
(1) JORF 271 du 5 novembre 1939, JORF 246 14 octobre 1952 et JORF 139 du 12 juin 1955.
(2) journal le Monde du 20 janvier 1947.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : LSA
Source : www.lesoirdalgerie.com