Une fois en haute mer, les écrivains, ces navigateurs si singulièrement solitaires, pensent avoir échappé à l?attrait de la terre ferme. Or, le nord de l?écriture, en tant que tel, reste gravé sur leur boussole, puisqu?il ne se plait sur aucune carte, sinon sur celle en rapport direct avec leur horloge biologique spécifique. Finalement, on ne quitte la demeure-écriture que pour y revenir avec plus d?ardeur qu?auparavant. On a beau changer d?amour, avait dit un grand poète, le premier reste le plus juste, le plus beau. Gabriel Garcia Marquez considérant, en silence, la descente de l?âge et souffrant quelque part au Mexique, avait pris, il y a peu de temps, la décision de se retirer de la scène littéraire, donc, de ne plus écrire. Ne voilà-t-il pas qu?à peine dans son cloître, l?attrait de l?écriture le fit retourner à ses premières amours. On le voit dans son dernier roman camper l?histoire d?un écrivain nonagénaire décidé de revivre quelques instants de sa première jeunesse. Comment pouvait-il échapper à cette lame de fond qui n?a cessé de le ballotter depuis sa prime jeunesse lui qui, à partir d?un seul regard jeté en direction d?un moyen-oriental enturbanné à l?aéroport d?Alger, en 1979, prit aussitôt la décision de faire une remontée dans le temps et d?écrire son grand roman, Chronique d?une mort annoncée ? De même, le Nobel égyptien, Naguib Mahfoud, pensant avoir tout dit, tout écrit, prit, lui aussi, la décision de quitter la scène littéraire au lendemain de la publication de sa fameuse trilogie sur la vie sociopolitique caïrote depuis 1919 jusqu?à 1952. Or, après un silence de cinq ans, il reprit son bâton de pèlerin, mais drapé, cette fois-ci, d?oripeaux, à la fois, symbolistes et réalistes. Ce fut donc une nouvelle jeunesse littéraire pour lui et pour le roman arabe d?une manière générale. Et même pris à partie par les extrémistes, il n?en continua pas moins de tisser sa toile de fond en silence en publiant son chef-d??uvre, Les Enfants de notre quartier tout en faisant les frais d?une tentative d?assassinat manqué en 1989. Le grand journaliste Mohammed Hassanine Haykal qui, en 2003, avait fait ses adieux au journalisme et au journal Al-Ahram, dans son célèbre écrit, Permission de se retirer revint, trois années plus tard par le truchement de la télévision qatarie, Al Jazeera, en retraçant, cette fois-ci, toute l?histoire moderne de l?Egypte et du Moyen Orient. On a souvent répété qu?Ernest Hemingway s?était suicidé en 1961, ce qui est vrai du reste, mais les analystes avancent de leur côté que l?auteur de L?Adieu aux armes a commis le geste final pour avoir vraiment senti qu?il ne pouvait plus écrire, avant de se résoudre à faire? ses adieux par une arme. En effet, le plaisir d?écrire lui fit défaut ainsi que cet « état d?apesanteur », joliment décrit par Garcia Marquez dans son dernier roman. S?il est vrai que le nord de l?écriture demeure égal à lui-même, nos intrépides navigateurs solitaires éprouvent, en revanche, le besoin de se soustraire à leur propre narcose, tant il est vital pour eux de refaire surface, ou encore, d?opérer une contre-plongée, si salutaire à leur travail de création artistique comme à leur propre existence. On a beau dire, le tic tac, si isochrone, de cette horloge biologique dans le plus profond de chaque écrivain, n?autorise aucune démesure rythmique, ni surtout aucun désengagement de leur part. Ils peuvent accoster parfois, mais seulement pour reprendre le large en cinglant vers le nord de l?écriture.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Merzac Bagtache
Source : www.elwatan.com