Alger - Revue de Presse

Le dérapage d'une chaîne grisée par le succès



Le succès de la chaîne satellitaire «Al Jazeera» est incontestable. Depuis son lancement, il y a exactement onze ans, le 1er novembre 1996, elle n'arrête pas de surprendre le monde. Deux ans seulement après son lancement, c'est-à-dire en 1998, elle diffusait déjà en boucle H24. Elle avait, pourtant, démarré dans des conditions modestes, ce qui a fait dire au président égyptien, qui commençait à en être un peu agacé, lors d'une visite de ses locaux à Doha, à l'occasion d'un déplacement au Qatar, en octobre 2001: «c'est donc de cette petite boîte d'allumettes que vient tout ce vacarme». Mais à cette date, déjà, elle disposait d'un budget de 30 millions de dollars et grâce au «parrainage technique» de la BBC (elle emploie plus de 60 journalistes en Angleterre) et au concours de journalistes dont les Algériens, nombreux, ont été parmi les plus remarquables, elle a fait de l'île-Etat du Qatar, un géant médiatique et un pays avec qui il faut compter, dans toute la région, voire dans le monde. Une véritable réussite, rarement observable dans l'histoire. Elle est diffusée dans plus de 35 pays dans les bouquets TPS, Canalsat et l'offre de Free et de Neuf. On peut aussi la recevoir, gratuitement, puisqu'elle diffuse en clair sur les satellites Hot Bird et Astra. Cet éclatant succès lui a valu d'être surnommée la «CNN arabe» et son logo était devenu une griffe internationalement prisée au point où elle a engagé des cabinets d'avocats pour défendre ses intérêts contre les usurpateurs qui commençaient à le subtiliser. Le site Web d'»Al Jazeera» est, aujourd'hui, le site le plus visité dans le monde arabe et est classé 222 sur l'échelle internationale. Il est visité, chaque jour par plus de 3,3 millions de personnes. En avril 2004, «Webby Awards» l'a nominé comme un des cinq meilleurs sites Web avec les sites de BBC News, Nationale Geographic, Rocket News et The Smoking Gun. Nous avons tous compati avec la chaîne et ses victimes lorsque ses locaux ont été bombardés en Afghanistan ou en Irak ou lorsque ses journalistes ont été emprisonnés ou traduits en justice en Occident et surtout aux Etats-Unis.  Par la nuance, voire la différence qu'elle apportait dans la couverture des évènements comme par les figures des journalistes dont certains nous étaient familiers bien avant elle, nous nous sentions quasiment fiers et en voulions à notre télévision de ne pas savoir en faire autant. Avec un tel palmarès on ne peut que rester admiratif et nombreuses sont les chaînes de la région qui ont essayé de rivaliser avec la chaîne qatarie, comme «Al Arabia», «Nile TV», «Dubaï»... Combien n'aurions-nous pas aimé que l'une de nos chaînes nationales soit sérieusement de la course, mais loin s'en faut. Malheureusement, cette chaîne vient de commettre une grave faute professionnelle qui s'est traduite par un imbroglio politico-médiatique qui a certainement jeter le doute sur son objectivité et son sérieux professionnels, en Algérie surtout mais dans tout le monde qui a exprimé sa sympathie et sa compassion pour notre pays après les attaques du 11 décembre que d'aucuns ont vite rapprochées, toute proportion gardée, de celles du 11 septembre, twin tours et twin symbols. Comment est-ce arrivé? Grisée par le vertige du succès inattendu, ou comme le suggèrent certains, mue par des accointances douteuses, l'équipe d'»El Jazeera» s'est adonné au maniement amateur et inconsidéré de l'arme la plus redoutable de notre époque: le sondage. Résultat: un pseudo-sondage de la chaîne sur le sujet extrêmement sensible des attentats dans notre pays a servi aux auteurs de ces attentats à s'encenser et booster leur propagande contre un peuple frère meurtri et comme le peuple qatari, sans aucune culture en matière de sondage. La faute professionnelle gravissime d'«Al Jazeera» est qu'elle présente un simple forum de téléspectateurs comme un sondage. La dérive vient de là, elle n'a pas d'autres explications que l'ignorance de l'équipe responsable du pseudo-sondage, des conditions techniques et juridiques élémentaires de ce que doit être un vrai sondage. Tout le monde, aujourd'hui, use du forum et pour n'importe quel sujet: religion, politique, promotion commerciale, les consommateurs de chocolat noir, les joueurs de pétanque, la paraspychologie, les néonazis, les revanchards de la guerre d'Algérie, et tutti frutti ou lutti quanti. On ne peut, pourtant, rien en tirer du point de vue de l'opinion, même pas celle de la stricte population concernée. «Al Jazeera» a, tout à fait, le droit de poser toutes les questions qu'elle veut à ses téléspectateurs et ces derniers à y répondre comme ils l'entendent. Mais une chaîne de télévision est régie par un cahier des charges et n'a absolument aucun droit d'en tirer quelque conclusion que ce soit, ni même d'en manipuler statistiquement les données au risque de tomber dans une aporie du point de vue scientifique et commettre un délit vis-à-vis de la juridiction qui protège et surveille la pratique des sondages et tombe donc, finalement, sous le coup de la loi. Un sondage, pour qu'il soit ainsi qualifié, nécessite une méthodologie, des mesures, des précautions et techniques très, très pointues que la loi imposent à tout prétendant sondagiste jusque dans la terminologie et les nuances employées. Et sa publication est conditionnée par la clarté totale sur toutes ces mesures, en amont et en aval, afin de permettre aux contestataires de s'assurer de la neutralité et la scientificité du protocole. Combien de sommes énormes, en dollars ou en euros ont dû payer des boîtes de sondages, pourtant aguerries, parce qu'elles n'ont pas respecté l'une de ces règles seulement? Un forum de téléspectateurs ne peut même pas renseigner sur l'opinion des téléspectateurs eux-mêmes, alors de là à parler de l'opinion en général! Pour que l'on puisse parler de catégorie d'opinion, par exemple, les «pour» et les «contre» une certaine attitude ou position et ce, uniquement, parmi les téléspectateurs, il faudrait, à défaut d'une enquête exhaustive, que l'on passe la question auprès d'un échantillon représentatif, c'est-à-dire qui a les mêmes caractéristiques que l'ensemble des téléspectateurs: âge, profession, niveau d'instruction, penchant politique, sexe, nationalité, langue parlée, autres canaux d'information, situation matrimoniale, pays de résidence, etc. etc. qui est exigé par la science et garanti par la loi. Or, ceux qui veulent bien répondre à une question dans un forum ne constituent pas cet échantillon; il y a là ce que l'on appelle un biais statistique ou que l'échantillon est biaisé. L'échantillon peut être biaisé quantitativement, c'est le problème de la signification statistique, et qualitativement parce que les variables de discrimination ne se retrouvent pas en proportion suffisante, ou pire pas du tout. Sur plus de 3 millions de visiteurs du site d'«Al Jazeera», ce ne sont, peut-être, qu'une quinzaine de personnes qui ont répondu et que ces personnes l'ont fait parce qu'elles étaient dépressives, à cause du chômage, qu'elles l'ont fait sous influence, qu'elles sont militantes, d'un même bord politique, qu'elles sont toutes d'une certaine nationalité, qu'elles gardent une certaine rancoeur vis-à-vis de notre pays, qu'elles... et qu'elles... et on peut longuement disserté sur les biais possibles. Comme on le voit sur toutes les grandes chaînes de tous les pays, lorsqu'on rapporte les réponses données aux questions d'un forum, à l'exemple de Have your say (en français: Ayez votre mot à dire) de la BBC, par exemple, on se contente de citer les personnes individuellement avec leurs noms et souvent avec âge, profession et photo, sans en tirer aucune sorte de conclusion, alors ça donne des opinions individuelles sans plus. Pourtant, «Al Jazeera» le fait dans sa version internationale comme dans la rubrique Riz Khan Question of the Week. Allez-y la consulter sur le site Web Al Jazeera English, vous ne trouverez aucune trace de statistiques et comme seuls commentaires, vous trouverez des vidéos de quelques minutes (!) quand même d'individus, mis en valeur, qui étalent à titre personnel et longuement, leur propre opinion sur la question. Leur nombre ne dépasse pas la demi-douzaine. Alors pourquoi dans la version arabe cela donne-t-il l'occasion à des dérapages? Est-ce par négligence de la réaction arabe à des pratiques artisanales de sondages d'opinions qui compromettraient la chaîne s'ils étaient reproduits à destination du public international, entendez surtout occidental? C'est possible, car les responsables du pseudo-sondage n'ignorent pas combien est ancrée l'ignorance des sondages parmi leurs frères du monde arabe dans sa totalité. Lorsque les chaînes de télévision professionnelle ont besoin d'un sondage, elles le commanditent auprès d'experts ou boîtes de sondage, dont la qualification est notoirement établie, et cela, coûte évidemment très cher. Elles savent qu'on ne peut pas faire d'économie financière sur des dépenses indispensables pour traiter des questions d'opinions au risque de faner son label en contribuant, par amateurisme, à des manipulations possibles des opinions avec tous les dégâts sociaux, politiques et humains, tout court, que cela peut engendrer et le trouble que cela peut développer dans un pays qui n'a cessé, depuis longtemps d'être agressé et déstabilisé par l'Intox, la désinformation et la rumeur. Heureusement que de tels dégâts peuvent n'être que conjoncturels et circonscrits. Mais pour cela, il faudrait que la direction d'«Al Jazeera» s'en explique publiquement et officiellement pour apaiser les esprits, auquel cas, ces admirateurs et/ou téléspectateurs que nous sommes n'en auront que plus d'estime. A défaut, ceux qui pensent déjà que le coup est prémédité auront raison. On devine alors facilement quelle direction prendront les esprits. Pour ma part, j'espère vivement avoir raison de réduire tout cela à un déficit de professionnalisme, tout en avouant sincèrement que d'autres idées, beaucoup moins indulgentes, m'effleurent l'esprit. Quelle que soit l'issue de cette affaire, l'enseignement à tirer, pour nous autres Algériens, est qu'il est temps de favoriser et développer la pratique et la culture des sondages pour de multiples raisons dont celle de la bonne gouvernance n'est pas la moindre. L'écoute des gouvernés par les gouvernants n'étant pas parasitée par les luttes politiques partisanes, tout à fait normales du reste, la veille socio-politique et économique n'en sera que plus efficace, à la mesure de l'objectivité de la mesure d'audience et le professionnalisme des experts. Il serait intéressant de commencer par essayer de savoir, par exemple par le canal neutre des sondages, les raisons de la chute du taux de participation aux dernières élections, législatives et locales. Du coup nous gagnerons énormément à habituer notre société à la pratique et la culture des sondages. Cela en ferait une population moins crédule face au matraquage sondagiste quotidien de radios et chaînes télévisées qui en usent et abusent. Hélas, il y a plus d'une décennie qu'un avant-projet de loi sur l'information, avec son volet sondage, attend d'être étudié et déposé sur le bureau du parlement pour en sortir une loi. Aujourd'hui, il semble être complètement oublié. Pourtant l'enjeu est de taille. * Enseignant-Chercheur à la Faculté des Sciences Sociales, Expert.
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