L'ère Bouteflika est entrée dans sa phase d'inventaire. Pour solde de tout compte. Par beaucoup d'aspects elle reproduit les années 70 de l'économie algérienne. Grandes recettes énergétiques, grandes dépenses de transferts sociaux, grands travaux où l'Etat est acteur. Plus s'écoule le temps et plus les années 2000-2005 paraissent comme une parenthèse quasi-accidentelle. Dérégulation circonscrite à la téléphonie mobile, mines, électricité, et puis, dans le sillage du crash Khalifa, reconstitution des grands monopoles publics avec extension du domaine de compétence.
Différence de taille. Les années 70 avaient une feuille de route pensée : l'investissement productif public visait à créer, au pas de charge, une base industrielle au pays. «Le rattrapage» des années Bouteflika n'a pas de boussole. Comme son nom l'indique, il est réactif. Combler des retards. Un secteur après l'autre. Mais alors comment les années 70 auraient-elles pu dans ce scénario de l'Etat démiurge profiter à l'ère présente ' En se souvenant des erreurs passées. L'ère Bouteflika en a retenu quelques unes et en a oublié la principale. Les investissements des années 70 étaient une anticipation sur des revenus à venir. Ils ont été principalement financés par la dette extérieure. On connaît la suite. Mauvaise prévision de business plan national.
L'équipe de Bouteflika a donc banni l'endettement dès qu'elle en a eu les moyens financiers. Elle a investi dans les infrastructures totalement sur fonds propres. Même le soutien technique de la Banque mondiale dans les projets d'équipement a été éconduit. Tout cela pour oublier la vraie leçon des années Boumédiène. L'Etat peut réaliser. Mais il ne doit pas gérer. Ou alors dans un périmètre le plus étroit possible lorsqu'il s'agit de création de valeurs. Visitée à rebours, la grande mission des Etats dans les pays émergents aura été celle de «faiseurs de marchés».
Les niveaux de performance, la qualité des spécialisations par filière, le modèle de partage des fruits de la croissance sont un autre débat. C'est ce qui peut séparer encore le Brésil travailliste de Lula de l'Afrique du Sud post-apartheid de l'ANC. En Algérie, l'Etat n'a pas su, n'a pas voulu, créer des marchés. C'est-à-dire des filières autonomes qui construisent leur chaîne de valeurs. Il réalise, il gère et il érode la valeur créée. Sans se souvenir de la grande leçon du passé. Les illustrations de ce gâchis, identique à celui des années 70, gisent partout devant les Algériens. L'autoroute Est-Ouest n'est pas encore livrée dans sa partie de l'extrême Est qu'elle s'est dégradée déjà dans sa partie centrale, la plus utilisée. L'entreprise de gestion de l'équipement n'est pas encore fonctionnelle.
Les cinémas du centre-ville ont été réfectionnés les uns après les autres. Le chantier de la salle Afrique, qui a abrité le mythique congrès du FLN d'avril 1964 a pris dix années. La salle ne sert à rien, depuis son inauguration à l'occasion du cinquantenaire de l'indépendance. Khalida Toumi a dépensé dix budgets annuels de son secteur de la culture sans jamais réussir à relancer la pompe de la distribution de films, colonne vertébrale de toute industrie du spectacle partout dans le monde.
Le bâtiment de l'Historial, rue Ben M'Hidi à Alger- centre concentre cette paranoïa publique. Un superbe édifice à vocation sociale et artistique en jachère depuis son inauguration. L'Etat a un carnet de commandes, mais peu d'idées. Et surtout l'idée de déléguer à des acteurs sociaux et économiques l'animation du théâtre de pierre qu'il construit partout dans le pays depuis les plans quinquennaux du pétrole cher. Transférer l'exploitation des équipements publics à des gestionnaires privés n'est pourtant plus étranger à la culture économique algérienne. Même Louisa Hanoune a dû faire profil bas devant la décision de son ami présidentiel de céder la gestion de la nouvelle aérogare d'Alger en 2006 au français ADP, de l'eau d'Alger au français Suez, ou encore du Métro d'Alger au français RATP.
Mais là les acteurs entrants sont adoubés. Céder la gestion d'une partie du parc de cinémas d'Alger à deux ou trois acteurs nationaux de la distribution de films est plus «dangereux» politiquement, semble-t-il. Symbole de cet atavisme pré-octobrien, le sort du multiplex de huit salles du centre commercial de Bab Ezzouar. Tout l'investissement fonctionne sauf son aile culturelle. L'Etat ne crée pas de marchés là où il pense libérer de l'initiative algérienne. Danger. Abdelmalek Sellal paraissait disposer à desserrer l'étau de ce côté-là. Trop tard. Son appareil administratif ne sait plus déréguler. Seule la machine des réalisations continue d'avancer. Lentement, heureusement. Peut être qu'un grand tournant politique en 2014 permettra enfin de remettre une âme et de l'animation dans le béton livré. Et pétrifié.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : El Kadi Ihsane
Source : www.elwatan.com