La fatuité et le fond vide
La formation de l’homme est, dit-on, le meilleur garant de l’avenir. Mais pour la lui assurer, il faudrait que les gouvernants se soucient de l’avenir de tous. Ce n’est que par la formation esthétique, civique, professionnelle, politique et autres qu’un individu pourra, ensuite, assumer ses responsabilités (ce qui ne va pas sans défendre ses droits) devant les hommes, la nation et soi-même. Or depuis toujours, le système algérien s’est appliqué à infantiliser l’individu ; pire parfois : à s’évertuer à le castrer. Et aujourd’hui encore, on verrouille le champ politique, on écarte les citoyens, y compris ceux structurés dans des organisations agréées, des prises de décisions sociales, professionnelles, culturelles...L’état est le seul gérant. Il est le Père absolu!
Ainsi accusée de tous les maux, usée, coincée, et finalement rendue ignare, la grande foule, devenue «personne», ne parle plus; ne sent plus; regarde mais ne s’émeut que par un «ha!» de dérision qui en dit long sur sa défaite. Il est apparemment devenu indécent de manifester des sentiments délicats, de s’extasier sainement, sans jeter sa raillerie, devant quelque chose de beau. L’air fureteur, grave, infatué et surtout agressif, juste de diversion pourtant et qui ressemblerait à un air de fanfaronnade, telle est la face de l’Algérien de la foule (qui n’aurait que ça pour se protéger ou se faire valoir). Pendant ce temps, les gouvernants, chacun cherchant à «faire son coup» dans la politique ou dans les affaires (on le sait désormais, et rien ne vient le contredire) redoublent de magnificence dans l’apparat, s’affublent de l’allure qui laisserait (espèrent-ils) rayonner le génie qui les habite, ce génie ayant conduit à l’augmentation du prix du pétrole et à récolter des milliards, à n’en plus compter, de dollars, ce génie qui a fait venir des Chinois travailleurs chez nous et semer nos rues de belles voitures, livrées à un beau crédit pervers! On en est là dans les esprits! Une frontière s’est installée durablement entre nous les fines expressions d’êtres. Et le bel avenir a expiré.Alors l’homme de Lettres, délaissé ou craint jusqu’à être harcelé par ceux-là et ignoré royalement par la foule, se trouvant dans une atmosphère futile, regarde son ombre s’allonger comme dans un long crépuscule; son attente aura été sans fruit. Plus personne (ou presque) ne lit ou croit au livre. La lecture, est, pour la plupart, inutile et susceptible d’aggraver notre oisiveté. Surtout que ça ne rapporte pas. Et c’est déjà pesant d’apprendre ses cours, de lire la leçon du maître de classe ou de feuilleter un journal! Les grandes idées, la finesse de dire, d’imaginer, on n’en a que faire! Aujourd’hui, pour 35% d’Européens et 40% d’Israéliens qui lisent un livre par an, il y a un (1) Arabe (sûrement moins qu’un pour l’Algérie). Le monde arabe, depuis toute son histoire, a traduit moins de livres que l’Espagne (un pays moyen en la matière) en une seule année. Annuellement, il produit ou traduit aujourd’hui moins qu’un tout petit pays comme l’Albanie. Bref, le tableau parfait de l’ignorance. Tel est le résultat du mépris de la masse (et de soi, en quelque sorte), de la peur que celle-ci s’éveille à ses droits, de la haine de voir un jour ce qui ressemble à la face, colorée et non opaque du dogmatisme, de la culture, du civisme faits de peu : d’histoires, d’idées, d’expériences et de rêves dits par les livres. Du coup, l’homme de Lettres a parfois chez nous l’impression d’avoir échoué, dans un autre temps, où il est devenu une bête de curiosité pour la plupart: «C’est quoi un poète, papa?», s’entend-il dire. Certains préfèrent le silence; et il n’est même plus question pour eux de lorgner les tribunes ou les réceptions étrangères: ils savent que là, au bout du compte, leur dignité payera les frais en quelque sorte. Et nous, enfermés dans nos cages à deux pièces, pour se protéger de la canicule, des ordures ménagères (les nôtres laissées là et celles tombées il y a quelques jours du camion des éboueurs), nous ravalons nos cris, roulons notre mauvais sang, avant de s’abandonner à rêver devant l’image télévisée d’une autre foule, une foule venue attendre la mise en vente du dernier Harry Potter. Le livre se vendra à sa sortie même à 1,2 million d’exemplaires, l’ensemble des tomes s’étant vendus jusque-là à 320 millions d’exemplaires. Hier déjà, nous avions rêvé devant la foule amassée en un beau parterre dans une salle de Haïfa, pour écouter le grand poète palestinien Mahmoud Darwich lire des poèmes de son nouveau cru.
Dans un pays qui souffre de tous les manques et qui pourtant apprécie l’art, la poésie et compte parmi les meilleurs pays arabes en matière d’alphabétisme. Enfin, nous voilà qui passons en revue les Merveilles du Monde, les sept nouvelles élues démocratiquement, il y a quelques jours, et 100 autres, puis 1.000 autres encore et aucune n’est de notre pays. Nous pouvons pousser, par amour de soi, la recherche jusqu’à la millionième et n’aurons sûrement rien trouvé qui honorerait en la matière notre pays. Alors une ville construite selon les normes esthétiques, architecturales et urbanistiques; une classe d’élèves qui liraient chacun, par an, un livre en dehors du livre scolaire; et notre pauvre cité soudain sans ordures : serait pour nous une grande merveille que nous ajouterions, peut-être, dans notre trouble, à celles du monde.
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Posté par : sofiane
Source : www.voix-oranie.com