Dans cet entretien, Yacine Terki revient sur le développement du secteur privé en Algérie, notamment les groupes privés, qui sont aujourd'hui présents sur de nombreux secteurs de l'économie. Après une croissance rapide et opportuniste, ces groupes doivent aujourd'hui faire face à de nombreux challenges, principalement celui des ressources humaines, source de compétitivité pour ces groupes.
-Le secteur privé algérien a connu un développement important au cours des dernières années. Quel regard portez-vous sur ce développement '
Depuis la fin des années 90, le secteur privé algérien a connu un développement très important. Les premières entreprises se sont lancées dans l'importation car l'outil productif était obsolète et que l'importation demandait un investissement minimum avec le retour sur l'investissement à court terme. Aujourd'hui, il existe plus de 100 entreprises algériennes privées qui dépassent 10 milliards de dinars de chiffre d'affaires. Les groupes privés sont présents sur l'ensemble des secteurs, mais surtout dans l'agro-alimentaire, le BTP, le secteur pharmaceutique et la distribution. Parmi ces groupes, certains ont même réussi à exporter des produits en Afrique et même en Europe.
-Quels sont, selon vous, les challenges auxquels vont faire face les groupes privés algériens '
Les groupes privés algériens sont, pour la plupart, des groupes familiaux. Ils ont souvent connu une croissance rapide et opportuniste en se diversifiant sur différents secteurs et en s'intégrant verticalement. Le premier challenge, selon moi, est celui de la mutation du mode de gouvernance. Cette mutation est une condition sine qua non pour mettre en place les programmes de transformation dont ont besoin les entreprises. Le second challenge est celui des ressources humaines. La compétitivité des groupes privés passera obligatoirement par l'investissement dans la ressource humaine afin d'attirer, de former, de faire évoluer et fidéliser les équipes. Au niveau stratégique, les groupes vont devoir définir plus précisément leurs ambitions à moyen et long termes et ne pas se contenter d'être en réaction. La question du c'ur de métier de l'entreprise va aussi se poser. Enfin les challenges liés à l'organisation, aux systèmes d'information seront les clefs afin d'atteindre l'excellence opérationnelle. A plus long terme, la R&D sera aussi un enjeu clef pour la compétitivité des groupes algériens.
-Ces difficultés sont-elles des spécificités algériennes où pouvons-nous les constater dans différents pays émergents '
Même si certaines spécificités existent en Algérie, les difficultés sont celles rencontrées dans les différentes économies en construction. L'exemple turc est intéressant, le secteur privé turc était dominé par des groupes familiaux qui ont dû moderniser leur gouvernance au cours des 15 dernières années. Aujourd'hui, ils sont capables de concurrencer les autres pays européens sur des secteurs comme l'agro-alimentaire, l'automobile et l'électroménager.
-Considérez-vous que les groupes privés algériens donnent suffisamment d'importance à la définition de leurs stratégies '
Au cours des différentes missions de conseil que j'ai pu effectuer, j'ai constaté que les groupes algériens sont souvent dans l'opérationnel et ne donnent pas suffisamment d'importance à la définition de leurs stratégies. Même dans les cas où les propriétaires ont une vision de ce qu'ils veulent faire, leur stratégie n'est pas bâtie sur la base d'études formalisées, déclinées et partagées avec le management. Cela est dû au fait que certains secteurs étaient vierges et peu concurrentiels, la stratégie passait donc au second rang après l'opérationnel.
-De nombreux groupes algériens connaissent des réorganisations importantes. Pensez-vous que ces organisations soient aujourd'hui optimales '
Pour qu'une réorganisation soit optimale, il faut qu'elle soit au service d'une stratégie. Calquer une organisation sur une entreprise est l'erreur de base à ne pas commettre. De plus, une organisation optimale est une organisation apprenante et évolutive. Plusieurs groupes algériens sont en cours de restructuration dont certains avec succès, mais ils doivent garder en tête que ce type de restructuration concerne des projets clefs et compliqués qui doivent être portés par le top-management.
-Vous dites que les ressources humaines sont le nerf de la guerre. Que peuvent faire les entreprises afin de renforcer leurs équipes '
Vous pouvez avoir la meilleure stratégie, la meilleure organisation et les meilleurs systèmes. Mais si vous n'avez pas les hommes pour faire fonctionner le tout, ça ne marchera pas. Les groupes privés algériens sont en concurrence avec les multinationales et ont des difficultés importantes pour attirer les meilleurs profils. Ces difficultés sont en partie liées aux faiblesses évoquées (gouvernance, stratégie, organisation,...) qui ne permettent pas aux talents de se projeter dans l'entreprise. Les groupes privés vont devoir mettre en place de vraies stratégies RH pour attirer et fidéliser leurs équipes.
-Le gouvernement a-t-il un rôle à jouer pour soutenir les entreprises '
Concernant les ressources humaines, le gouvernement doit faire les efforts nécessaires pour moderniser la formation et créer de véritables passerelles entre les universités et les entreprises. Certaines des mesures protectionnistes mises en place par le gouvernement peuvent permettre le développement des groupes algériens. Par contre, ces derniers ne doivent pas voir ces mesures comme un rente éternelle, mais plutôt comme des mesures ponctuelles qui leur permettent de se développer et de transférer de la technologie. Les groupes doivent mettre en 'uvre les réformes nécessaires et ne pas compter éternellement sur l'aide de l'Etat.
-Les groupes privés ont donc un nombre important de challenges à affronter, par quel bout doivent-ils prendre le sujet '
Il est clair que cette mutation ne peut pas se faire du jour au lendemain. C'est un long processus et comme tout processus il faut commencer par le début. Pour moi, la constitution d'une équipe de managers est la première étape afin de pouvoir entamer les autres chantiers avec les compétences nécessaires.
-Dans la pratique, les entreprises sont plongées dans le «day to day» business. Comment peuvent-elles mettre en place ces programmes de mutation importants '
Effectivement, les entreprises sont focalisées sur le business au quotidien et n'ont pas le temps de s'investir sur des projets de transformation importants. Certaines entreprises ne possèdent pas en interne la compétence et la méthodologie afin d'effectuer ce type de mission. Une alternative pourrait être de faire appel à des consultants en stratégie et organisation afin de les accompagner. Vu le nombre important de chantiers, l'approche que l'on suit généralement est de commencer par un mini-diagnostic, qui permet d'identifier les sujets principaux et de les classer par ordre de priorité en fonction du caractère critique, de la faisabilité et d'autres critères propres à chaque entreprise. Les consultants peuvent apporter une méthodologie, une vision transverse, ainsi que la possibilité de faire du benchmark à d'autres secteurs ou entreprises.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Hind Slamani
Source : www.elwatan.com