Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur
La France a célébré, en mars dernier, le cinquantième anniversaire des Accords d'Evian, qui ont mis fin à la guerre en Algérie. L'Etat algérien, lui, entend ne célébrer que l'anniversaire, le 5 juillet prochain, non pas du cessez-le-feu mais de la proclamation de l'indépendance. Ce mot d'indépendance était alors porteur, pour tous les peuples colonisés, d'une magie qui avait été illustrée lors de la fameuse conférence de Bandung, en Indonésie, en 1955, à laquelle participaient une vingtaine de chefs d'Etat de ce que l'on appelait «les pays non alignés». Et il faut toujours, quand on fait l'histoire du XXe siècle, donner une place déterminante à cette conférence.
C'est donc le 5 juillet que les Algériens organiseront leurs manifestations officielles. Mais déjà on ne compte plus les livres, les témoignages, les colloques et les débats, tant à Alger qu'à Paris, sur les réalités de la guerre d'Algérie. Nos confrères de Mediapart ont organisé, le vendredi 15 juin, une soirée vivante, colorée et ambitieuse. Ils l'ont appelée «Pour une fraternité franco-algérienne». J'ai eu l'émotion d'y entendre un chanteur qui ressemblait, au point d'en paraître le sosie, à l'écrivain Kateb Yacine. Pardi! Renseignement pris, c'était son fils! Bien plus, il avait sa voix, et rien de ce qu'il a dit n'aurait pu être renié par son père. J'y ai vu aussi Mme Boumendjel, la nièce de mon condisciple Ali du même nom, qui a été défenestré pendant la guerre par le général Aussaresses, lequel a osé s'en glorifier dans un article du Monde.
On m'avait demandé de prendre le premier la parole et, oubliant que j'aurais dû exalter la fraternité franco-algérienne, je me suis laissé aller à une confession que certains ont pu juger inopportune. J'ai avoué que ce qui me tourmentait le plus, c'était de voir des milliers et des milliers de jeunes gens d'Algérie ne rêver que de quitter leur merveilleux pays, alors que leurs pères avaient livré des combats atroces pour le construire. C'était vrai, c'est toujours vrai, mais ce n'était peut-être pas le moment de le dire. On a salué, en tout cas, le message courageux et intelligent de l'historien Mohammed Harbi, selon qui le Cinquantenaire de l'Indépendance devait être l'occasion de prendre pour thème une réflexion sur l'arbitraire et d'examiner comment il n'avait cessé de régner en Algérie avant la colonisation, pendant la colonisation et depuis l'Indépendance.
Revenons à la fraternité: il y avait déjà dans les années 1930 un hebdomadaire algérien qui portait ce nom. Interrogé sur cette même notion, Camus répondait: «La fraternité' Mais elle existe déjà entre tous les amis écrivains et artistes qui ne cessent de se voir», Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Emmanuel Roblès, Jules Roy, Mohammed Dib, Jean Amrouche. Et, plus tard, Jean Sénac et Jean Pélégri. La colonisation n'empêchait rien.
Ensuite, il y a eu de grands moments de fraternité entre Algériens et militants français de l'anticolonialisme. Ils avaient les mêmes ennemis. Ce soir-là, à Mediapart, certains n'ont pas oublié que la fraternité est d'abord une solidarité familiale, mais peut devenir une décision de libre fidélité. Elle implique alors le renoncement à l'amertume, au ressentiment, au souvenir de toutes les raisons qu'il y aurait de se faire des procès, de nourrir des réquisitoires et de réclamer des repentances.
De toute façon, nous savons désormais trop de choses les uns sur les autres pour choisir une autre voie que celle du pardon réciproque.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : L'Expression
Source : www.lexpressiondz.com