
Mustapha Alassane et Oumarou Ganda, nos amis, sont tous deux les pères fondateurs du cinéma au Niger. Si nous consacrons aujourd'hui notre chronique au deuxième, c'est parce qu'il nous a quittés il y a déjà 33 ans, et belle idée que celle d'Alassane qui organise aujourd'hui à Niamey une rétrospective des films d'Oumarou récemment restaurés. C'est grâce à Jean Rouch, ethnologue et cinéaste français, que l'ami Oumarou Ganda a découvert le cinéma. Les deux hommes se rencontrent à Abidjan où Jean Rouch prépare un film sur la communauté nigérienne émigrée en Côte d'Ivoire.Ganda, arrivé là récemment, vit de petits boulots. Il a quitté son pays, le Niger, où il était retourné en 1955 après avoir été, deux ans durant, tirailleur dans le corps expéditionnaire français d'Indochine. Rouch remarque ce jeune Nigérien de vingt ans. Il l'engage d'abord comme enquêteur dans son équipe, puis lui propose de jouer dans le film en préparation. Oumarou Ganda accepte et fait ainsi son entrée dans le 7e art. Il tient le rôle principal, celui d'un manœuvre du port d'Abidjan, dans le film Moi un Noir, réalisé par Jean Rouch en 1959, film essentiel pour la nouvelle vague. Peu à peu, Ganda contracte le virus du cinéma. Il comprend son efficacité comme instrument d'éducation et d'éveil des consciences.De retour au Niger, après quelques années de formation aux métiers du cinéma, il obtient, toujours avec l'aide de Jean Rouch, des subventions pour tourner son premier film Cabascabo (1969). Ganda sera à la fois l'auteur, le réalisateur et l'acteur principal de ce moyen métrage de 45 minutes qui, bien que tourné il y a 40 ans, reste d'une actualité surprenante. Alternant sérieux et humour, ce film largement autobiographique retrace, dans un langage simple et clair, tout le drame de l'Afrique. Cabascabo, personnage principal magistralement interprété par Oumarou Ganda, est démobilisé après quelques années passées dans le corps expéditionnaire français en Indochine, au service d'une cause qui n'était ni la sienne ni celle de ses compagnons morts. Lui, il a cette chance incroyable d'être encore en vie et de bénéficier, en plus, d'une petite solde d'ancien combattant. Avant de retourner au pays, notre homme fait les courses d'usage. Il achète un cadeau à chaque membre de la famille proche, de la famille éloignée, du voisinage, etc. Quelques séquences rapides, pleines d'humour, nous le montrent faisant des efforts incroyables pour se souvenir des prénoms, de l'âge, de la taille des uns, de la pointure des autres...Puis on le voit chez lui, au milieu de malles, de valises énormes, de gros sacs et autres contenants hétéroclites. Installé dans la cour, au centre de la grande maison, il commence la distribution. Des regards avides sont braqués sur ses mains et des dizaines de bras sont tendus vers lui. Chacun reçoit son paquet dans un calme apparent, mais on sent l'impatience monter d'un cran lorsque les remerciements se prolongent. Les valises, les sacs, les cartons se vident à un rythme régulier. L'appréhension s'installe peu à peu. Patient et déterminé, notre ami continue vaillamment à distribuer ce qui reste. Et quand il ne reste plus de cadeaux, il prend son portefeuille, puis son porte-monnaie, et donne des billets et des pièces jusqu'à ce que son argent s'épuise.Finalement, chacun a eu quelque chose. Sa mission accomplie, notre homme se retrouve seul, au milieu d'un vrai champ de bataille : valises béantes par-ci, cartons éventrés par-là, sacs jetés dans le désordre, etc. Le silence est total. Epuisé, Cabascabo s'endort au milieu de toutes ces épaves. Le lendemain matin, quand il se réveille, il regarde avec ahurissement ce qui l'entoure. Le spectacle est désolant, lamentable. «Pourquoi sont-ils tous partis ' Pourquoi m'ont-ils laissé tout seul '», s'interroge-t-il naïvement avant de réaliser qu'il n'a pris aucune nourriture depuis 24 heures, pas même un verre d'eau. Après avoir chuchoté quelques paroles inaudibles, il dit à voix haute, comme pour mieux se convaincre : «Je sais ce qui m'attend. Je sais ce qu'il me reste à faire.»Et aussitôt, joignant le geste à la parole, il se lève, met sur sa tête un chapeau, laissé sans doute par un homme présent la veille, et se dirige vers une dépendance de la maison. Là, il prend une pelle et une pioche, se redresse d'un mouvement brusque et sort. On le voit s'engager d'un pas décidé sur un sentier qui le mène dans la brousse, jusqu'à un grand champ vide et nu. Mais la terre de ce champ est fertile. Elle peut nourrir ses enfants à condition qu'ils croient en elle et qu'ils la cultivent. Cabascabo le sait. Il a compris que le temps des maigres aumônes et des colifichets venus d'ailleurs doit cesser. Grâce au succès de Cabascabo, Oumarou Ganda a pu réaliser d'autres films, trop peu malheureusement, car notre ami avait le c'ur fragile. Une crise l'a emporté en 1981. Il avait 46 ans. Nous n'oublierons jamais sa prestation à la Cinémathèque d'Alger lorsque, après la projection d'un de ses films, il avait déclaré avec conviction : «A chaque fois que je fais un film, je tue Jean Rouch.» Cette phrase avait déclenché un débat passionné. Ganda répétait qu'on ne peut pas créer sans liberté, qu'un artiste doit être indépendant et, en tout cas, tout faire pour le devenir. Et ce n'est certainement pas Jean Rouch, cinéaste humaniste et anti-colonialiste, qui l'aurait contredit !
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Boudjemaâ Karèche
Source : www.elwatan.com