Immobilisme politique et création culturelle
Comment s’intègre l’homme de la culture dans notre nouvelle donne nationale: perversions de la réalité, dérobades politiques, masques et diversions devant les vrais problèmes. Entre «Méphisto» et solitaire, il se fait, en tout cas, tout petit dans sa présence, tout dérisoire dans son fond.
L’Algérien –qui l’intéresserait– s’enferme dans un soliloque qui n’en finit pas, alors que les gouvernants s’entêtent, encore et toujours, à dire qu’ils entendent sa voix, sa requête, eux qui n’entendent en réalité que l’écho de leur propre discours et s’en délectent. Inaudible au pouvoir donc, l’Algérien regarde, impuissant, ce qui devaient être ses institutions mises en berne, son économie en arrêt, son horizon s’enténébrer. Quand il sait qu’on sait qu’il est sur le point d’éclater, il se réveille sur une scène de terrorisme avec son lot de massacre. Comme si, peut-être, on voulait absorber ou au contraire exacerber, diront certains qui écrivent, sa révolte; ou comme, peut-être, diront d’autres, pour le séduire par cette voix de sortie –le tout ressemblant au final à un appel au suicide avec sa douceur satanée et ces motivations obscures. Mais peut-être aussi, diront d’autres, pour faire peur d’agir aux plus raisonnés, en troublant, à l’avance, les chemins de la contestation. Des commanditaires aux exécutants, chacun va de son intention ou de sa folie; et qu’il y en ait de ceci ou de cela, l’observateur –qui pourrait être homme de culture–, y émet toutes les hypothèses. Et comme si on voulait encore et toujours figer cet Algérien dans cette situation, voilà que, tout en gardant les rideaux tirés sur le fond de la scène, où se fait la décision, on anime le devant de la scène. Alors l’image du jour est: un Premier ministre et chef du parti majoritaire qui s’affaire à convaincre tous le monde de la nécessité de changer la constitution afin de permettre un troisième mandat au Chef de l’Etat, qui, lui, n’en a, jusqu’à présent, jamais exprimé le vœu. Pendant ce temps, d’aucuns disent qu’il faut revoir les institutions du pays, d’autres qu’il faille désigner l’homme qu’il faut; et, alors que le bon sens dit les deux choses à la fois, le petit peuple, lui, souffle, de sa poitrine opprimée: «Revoir tout à la fois, et maintenant: il y a désormais nous et la classe politique, qui, tous partis confondus, court pour ses intérêts sordides tout en déclarant vouloir défendre les nôtres, elle qui n’a jamais pu nous dire ce qu’elle veut pour nous».
Alors, dans cette situation, tout en perversions de la réalité, tout en dérobades, en diversions devant les vrais problèmes. Comment donc s’intègre l’homme de la culture?
Certes la culture pourrait, dans son essence, être indépendante des conditions qui s’offrent pour son expression. Mais cela reste tout de même relatif, voire exceptionnel. Une consommation élargie de la culture ainsi que l’existence d’un marcher réel de la culture sont indéniablement des moteurs à la création. Pour ne parler que de quantité: si on est quelque peu, ici ou là, satisfait de la production culturelle de l’année 2007, on n’est pas s’en penser combien sont les autres produits artistiques qui auraient pu voir le jour si les conditions globales, extérieures au créateur avaient été plus propices, plus empreintes de démocratie surtout.
Sur le plan purement créatif –venons-en– excepté l’envie ou le besoin narcissique de se confesser ou de dire ce que de l’existence lui pèse de plus près, à travers une expression dont la production se fait à peu de frais, l’homme de culture ne trouve guère dans cette situation ce qui le porte à pousser vers des zones plus profondes et des champs plus larges son geste créateur.
A moins de trouver moyen d’intéresser un public d’autres contrées, il lance un désespéré «à quoi bon aller plus loin» devant le citoyen Algérien, déjà rendu inculte, ayant d’autres soucis que l’esthétique et tous les doutes pour s’intéresser à sa création ou être en attente d’elle, et devant des pouvoirs publics engagés dans une autre logique où la culture qui «va loin» ne mériterait pas qu’on y mette un sou. A vrai dire la plupart des hommes de culture ont fini par intégrer le fait qu’il existerait, dans le secteur culturel, une bataille pour être, pour avoir un statut, ou une position dans tel ou tel échiquier.
On tuerait alors sa potentialité d’artiste ou d’écrivain pour, par la création même, avoir l’un ou l’autre. Ceux qui créent ont tendance à vouloir s’imposer (ce qui n’a rien à avoir avec la mégalomanie du génie), à remplir une case qu’ils croient ouverte pour les accueillir. Ceux, parmi eux, qui en connaissent les ficelles, n’hésitent pas à être les charmeurs des foules et des «serpents» à la fois. En définitif même s’ils ne cautionnent pas la situation d’aujourd’hui, ils rajoutent ainsi d’autres malentendus, d’autres diversions à ceux dont elle se nourrit déjà. CREER: avancer, profondément, finement, et dans la cohérence, empruntant sa propre voie de construction dans une saisie esthétique, sincère de soi et du monde, en quête d’une seule récompense, l’œuvre: c’est une entreprise aujourd’hui rare chez nous, peut-être parce qu’on craint là son effacement social, sa marginalisation à la déchéance même. Mais alors comment s’en sortir de cet immobilisme de fond, ou, si l’on veut, de cette vaine gesticulation?
Car à trop rester figée encore, l’Algérie pourrait devenir ce fleuve sans vie qui ne parlerait plus même au plus sensible de ses fils, parmi ceux qui voudraient prendre ces risques. Elle mourra en lui, avant que, de sa mort, elle le tue.
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Mohamed Sehaba
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Posté par : sofiane
Source : www.voix-oranie.com