Fidèle à un réflexe qui a toujours été le sien à l'égard du travail bien fait, le regretté Pierre Vidal-Naquet aurait, sans l'ombre d'un doute, rédigé une critique dans les colonnes d'un journal parisien. Sa disparition à l'été 2006 ne lui a pas donné l'opportunité de vérifier, soutenance à l'appui, le couronnement d'une des recherches majeures sur la séquence coloniale. Oeuvre, de surcroît, d'un de ceux qu'il a qualifiés de «nouvelle génération des historiens de la guerre d'Algérie». Tramor Quemeneur a soutenu avec succès, lundi à l'Université Paris VIII, une thèse de doctorat sur une thématique digne d'intérêt. Apparu sur la scène historique en même temps que Raphaëlle Branche, Sylvie Thénault et Jean-Pierre Peyroulou — pour ne citer que ceux-là -, Quemeneur livre au crédit du savoir académique une contribution inespérée. Qui plus est sur un phénomène qui n'a pas livré tous ses secrets : le «non», côté français, à la guerre d'Algérie. Sous la direction de son professeur, l'historien Benjamin Stora, Tramor Quemeneur a labouré toutes les sources bibliographiques possible et imaginables. Mérite notable parmi d'autres : il a sillonné les quatre coins de la France à la recherche, pour les besoins d'interviews, de tous les acteurs - célèbres ou anonymes - qui ont refusé tout engagement dans l'aventure coloniale. A l'arrivée, le jeune historien accouche d'une remarquable moisson de 1.396 pages sur un thème jamais affiché, jusque-là, sur les fichiers bibliographiques de l'université française. Une guerre sans «non» ? Insoumissions, refus d'obéissance et désertions des soldats pendant la guerre d'Algérie — ainsi s'intitule la thèse — a glané la note suprême de l'appréciation pédagogique. Une mention très honorable avec félicitations, à l'unanimité, des membres du jury. Autour de son directeur de recherche, cinq professeurs se sont relayés pour le soumettre au feu des questions d'ordre méthodologique ou de fond. Par ordre de convocation pédagogique, Jean-Charles Jauffret, spécialiste de la dimension militaire du conflit, Daniel Lefeuvre, Abdelmadjid Merdaci, professeur de sociologie à l'Université de Constantine, Danielle Taratakowski, et Michel Wieviorka, Directeur d'études à l'Ecole des Hautes études en sciences sociales. En s'intéressant, dans le cadre de «la guerre sans nom», à ceux qui ont dit «non», Tramor Quemeneur a intégré dans son corpus l'ensemble des cas de réfractaires. A mesure de l'évolution du conflit, les réfractaires ont pris trois formes au regard des illégalités juridiques définies par le Code militaire : les insoumis, les objecteurs de conscience et les déserteurs. Autant de formes de «non» qui ont évolué au gré de la conjoncture militaire et politique du conflit. L'auteur de la thèse énumère trois contextes frappants : le temps des appelés et rappelés, le temps du témoignage et, au seuil des années soixante, le temps du débat. Tramor Quemeneur souligne, à grands traits, la portée de deux moments forts au profit de la résonance du «non». Il s'agit du procès du «Réseau Jeanson» et du «Manifeste des 121» ou «droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie», appel rédigé à l'initiative, entre autres, de Jean-Paul Sartre et du collectif de sa revue, «Les Temps modernes».
Douze mille réfractaires En termes de savoir et d'enrichissement de la connaissance académique, la thèse de Quemeneur se fait d'autant plus désirer qu'elle répond à un besoin. Inscrites au rang des tabous de «la guerre sans nom», les insoumissions, les objections de conscience et les désertions ont eu «leur part» de censure. Leur médiatisation au sein de l'opinion n'aurait pas eu de l'effet escompté sans le rôle, limité mais bruyant, de la presse d'opinion et autres feuilles militantes. Grâce à son travail, le thésard éclaire d'un jour nouveau le monde du «non à la guerre d'Algérie». Au prix d'un croisement rigoureux des sources — entretiens et statistiques militaires françaises -, Tramor Quemeneur en recense 886 désertions, 420 objecteurs de conscience et 10.831 insoumissions et autres manifestations de désobéissance. En tout quelque 12.000 réfractaires, soit 1 % du nombre de rappelés. Une donnée qui, mise en perspective à la lumière de la durée du conflit et de l'ampleur de la machine militaire française, fait dire au professeur Jean-Charles Jauffret : le conflit n'a pas connu de «grand refus» et la désobéissance est restée «marginale» et plutôt «individuelle» qu'un mouvement collectif. Autre facette inscrite au mérite de sa recherche, Tramor Quemeneur se fait l'écho d'histoires de personnes à coups de témoignages et de rappels circonstanciés. Au-delà des cas les plus médiatisés de «non» — l'aspirant Henri Maillot, le Général de Bollardière, Noël Favrelière et Alban Lietchi) -, l'auteur brosse une multitude de portraits de réfractaires moins connus ou «ordinaires». Lesquels ne sont pas dénués d'originalité et d'éclairage sur le sens du mouvement du «non». Michel Wieviorka salue, au travers de cette thèse, une «contribution décisive» l'histoire du plus sanglant des conflits de décolonisation. Une histoire, déplore-t-il, qui a «longtemps sous-évalué le nombre des réfractaires pendant la guerre d'Algérie et a trop souvent donné l'impression que la société française, dans son ensemble, acceptait finalement plutôt cette guerre». Jean-Charles Jauffret y voit une «recherche historienne indépendante dans la plénitude du terme» qui s'inscrit «parmi les travaux majeurs de l'école historienne française».
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Posté par : sofiane
Ecrit par : l'un de nos correspondants à Paris : S Raouf
Source : www.lequotidien-oran.com