Le salaire minimum à 15.000 dinars changerait-il quelque chose dans la
vie des smicards du pays ? Les experts sont en général dubitatifs, les hausses
des salaires ayant tendance en général à être bouffées par l'inflation. Pour
ceux qui vivent déjà mal avec des salaires de plus de 25.000 dinars, la
question ne se pose même pas. La statistique froide leur donne raison. Les
dépenses incompressibles, loyer, électricité-gaz, eau, santé, représentaient au
début des années 80 le quart des salaires. En 2008, c'est pratiquement tout le
salaire qui y passe. Les familles, qui vivent avec un salaire unique situé
entre 20.000 et 30.000 dinars, rognent sur l'alimentation (pain, patate,
semoule, lait) pour joindre péniblement les deux bouts. La famille moyenne qui
se sent relativement «à l'aise» est celle où le couple travaille. Dans ce cas,
l'un des salaires va entièrement aux dépenses incompressibles auquel il faudra
ajouter souvent les remboursements mensuels du crédit-auto.
Le bon salaire dans l'Algérie de
2009, c'est deux salaires au moins, disent à leur manière les couples algériens
qui se démènent avec un revenu cumulé de 40.000 à 50.000 dinars. C'est déjà un
peu loin du SMIG à 35.000 dinars promis par la candidate Louisa Hanoune, au
cours de la campagne présidentielle. Un niveau qui, bien entendu, ne peut être
accepté par un gouvernement qui lie l'augmentation des salaires à des gains de
productivité. Le candidat Bouteflika avait bien évoqué une augmentation du
SMIG, mais il est probable que la tripartite, annoncée pour l'automne, ne
dépassera pas le très fade et peu enthousiasmant 15.000 dinars.
Le grand écart
Les banques étrangères, qui se
sont spécialisées dans le crédit à la consommation, ont peut-être leur idée sur
le salaire «acceptable». Elles avaient octroyé des crédits-automobile pour ceux
dont le revenu minimum est de 25.000 dinars. En mars dernier, elles ont élevé
le seuil. Ces banques éjectent de l'octroi au crédit ceux dont les salaires
sont inférieurs à 32.000 dinars. Les banquiers étant à côté de leurs sous et
font beaucoup de calculs, on peut estimer que ces 32.000 dinars - même si l'on
n'achète pas une voiture et que l'on continue à crapahuter dans les transports
communs - constitue le salaire «correct», celui au-dessous duquel rien n'est
permis. Pas même le droit d'espérer. Avec un tel seuil pour l'automobile, on
imagine sans peine, les seuils exigés pour l'accession à un crédit logement. A moins
d'une incitation spéciale — il a été question d'octroyer des crédits à zéro
intérêt - de la part du gouvernement en direction des banques publiques, avoir
un crédit pour acheter un logement relève de l'impossible...
Si, les «négociations» à la
tripartite tourneront autour d'un salaire minimum à 15.000 dinars, cela donne
une idée sur l'écart entre ce qui peut être considéré comme un «salaire
acceptable» et la réalité. Le gouvernement, même pour répondre à des
engagements électoraux pris au cours de la présidentielle, veillera à ne pas
ouvrir la boîte de Pandore. Les revenus pétroliers connaissent une chute
sensible, d'où la tendance à essayer de brider les importations par de
nouvelles mesures contraignantes. Le FMI s'est d'ailleurs félicité de l'approche
des autorités qui oeuvrent «à préserver la compétitivité et la viabilité à long
terme des finances publiques en contenant les dépenses courantes, et en
particulier, la masse salariale et les subventions», et «appuie» la volonté du
gouvernement de lier «les futures hausses de salaires aux gains de productivité
et aux résultats de croissance». Les autorités pourraient faire valoir qu'une
hausse des salaires ne va pas, dans les conditions actuelles, stimuler la
production nationale, mais les importations. La relance par la consommation
n'a, en effet, de sens que pour les économies productives et l'économie
algérienne est loin de l'être.
«Arrangements algériens» aléatoires
Il reste qu'avec un revenu de
12.000 ou de 15.000 dinars, on n'est pas dans la «consommation» mais dans la
débrouille pour la survie. C'est, d'ailleurs, ces réalités lourdes qui
favorisent les évolutions significatives, comme le travail des femmes. Mais
dans les conditions actuelles, avec un syndicat UGTA très «responsable», des
syndicats autonomes très bridés et un vaste espace gris de travail informel,
les salariés ne disposent pas de moyens de pousser les améliorations de
salaires au-delà de ce que consent le gouvernement. Le rapport de force est
défavorable. Le succès relatif des travailleurs d'Arcellor Mittal, qui ont
obtenu une hausse de 15 %, ne parait pas devoir faire contagion. C'est la
tendance globale. Il existe parfois des «arrangements très algériens» qui
compensent cette limitation des salaires. On a pu ainsi découvrir, à la faveur
d'une grève au port d'Alger, que les dockers étaient payés pour des heures
supplémentaires fictives par leur employeur, l'Epal.
En prenant la gestion du port, DPW a bousculé cet arrangement en
appliquant la règle que seule des heures supplémentaires effectives sont
payées. L'arrangement était de fait une hausse de salaires déguisée. Aux yeux
des dockers, même s'ils ne le disent pas ouvertement, en bousculant
l'arrangement sur l'organisation du travail et les «heures supplémentaires»,
DPW leur impose de travailler davantage sans contrepartie. Le problème des
dockers est que DPW avait la loi pour elle et «l'arrangement» a été bel et bien
remis en cause. Dans d'autres secteurs d'activité, on n'imagine même pas
pouvoir négocier ces hausses de salaires déguisées. Le gros des salariés
algériens a clairement peu de chance d'atteindre le niveau du salaire «décent»,
implicitement fixé par les banques étrangères.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : M Saâdoune
Source : www.lequotidien-oran.com