Ce qu'on appelle
le pouvoir, avec à sa tête le chef de l'Etat, apparaît tétanisé face aux défis
auxquels l'Algérie est confrontée et d'abord à ceux de l'Etat et de
l'indispensable évolution de ses institutions.
Il semble que le
pouvoir n'ait pour l'heure d'autre perspective que celle du statu quo, sur ces
questions comme sur tant d'autres, majeures. (1) Cette absence de perspectives
impose de se demander, si aujourd'hui il y a, au moins, au sein des oppositions
de tous bords, résolues ou tactiques, agréées ou non, une alternative politique
en mesure de mettre en place quelques institutions crédibles. L'objet doit en
être un Etat enfin capable de mettre le pays en situation de faire face aux
exigences du siècle et du monde dans lequel l'Algérie tente de survivre. La
question concerne en premier lieu les partis démocratiques, ou qui se veulent
tels et leur discours sur les questions de l'organisation de l'Etat et de son
fonctionnement. Elle s'impose aussi, naturellement, aux mouvances du
fondamentalisme politico religieux et à leurs projets, sur ces mêmes questions.
Sur ces dernières comme du reste sur l'ensemble des maux durables auxquels les
Algériens sont confrontés, l'intérêt du discours des démocrates et des
fondamentalistes se mesure à son écho dans les profondeurs de la société. Il se
manifeste donc, aussi, au crédit que le pouvoir leur accorde.
Il ne s'agit pas
de savoir si, en Algérie, il y a des démocrates. Il y en a, bien entendu, hommes
et femmes de convictions et de courage, dans toutes les régions, par delà les
spécificités culturelles et linguistiques ou les barrières sociales ainsi que,
trop souvent, les préjugés que cela entraîne. Et il y en a sans doute plus
qu'il n'y paraît, arabophones, berbérophones ou francophones. Le lourd tribut
de sang payé par celles et ceux qui n'ont pas craint au temps de l'épreuve
d'afficher leurs certitudes, en porte le cruel témoignage. Il s'agit seulement
de se demander avec lucidité, si l'opposition démocratique est en mesure de
concevoir et de mettre en ouvre l'évolution qui fera des coquilles vides
actuelles les institutions dont le pays a besoin. Les partis de cette
opposition démocratique, résolue ou de circonstance, sont dans l'ensemble agréés,
qu'il s'agisse du FFS, du RCD, du PT, du MDS ou de l'ANR. (2) Ils assurent une
activité militante plus ou moins soutenue, même si pour la plupart, elle reste
épisodique et confidentielle. En outre à l'occasion de chaque scrutin
présidentiel ou législatif, une demie douzaine parmi les dépositaires des
quelque 30 sigles agréés, refait surface en ‘opposants' démocratiques.
L'écho de ces
partis au sein de la société et de l'ensemble des démocrates est loin de ce
qu'il fut avec la revendication culturelle berbère. Celle-ci n'a jamais été
limitée aux seuls partis démocratiques mais ils en ont été les principaux
acteurs.
Illustration d'un
combat légitime, elle fut l'élément central d'un discours mobilisateur. Sa
reconnaissance par la Constitution en tant que langue nationale a vidé le
discours démocrate de sa substance et de son écho populaire. L'ambition de la
démocratisation du pouvoir et donc de la réforme des institutions de l'Etat
devrait constituer désormais l'une des revendications centrales d'un projet
inscrit dans les conditions économiques, sociales et politiques de l'Algérie
d'aujourd'hui.
Une ambition de
démocratisation de la décision politique relèverait d'une discussion de salon,
si elle ne prend pas encharge l'état réel du pays aux plans économique, social
et politique. Or l'opposition démocratique non seulement n'en est pas là mais
ne se pose pas même la question de crédibilité des institutions. Elles sont
tacitement acceptées en l'état. Cette question pour l'opposition démocrate
reste au mieux de peu d'intérêt et d'une façon générale ne se pose pas. Elle ne
voit non plus ni objection ni problème pour l'avenir, à ce que la classe
politique soit réduite aux seuls partis agrées. La conviction apparente est que
cela pourrait durer toujours. Il ne semble pas non plus qu'elle perçoive
davantage les contradictions ingérables entre les principes démocratiques dont
elle se réclame et des revendications de financement public des partis
politiques, de l'ouverture du champ audio visuel, de levée de l'état d'urgence
ou encore de l'autorisation des manifestations publiques, le tout étant réservé
aux seuls partis agréés. Il n'est même pas sûr que cela soit applicable au MSP
‘au pouvoir', et moins encore aux deux autres partis ‘islamistes' agrées. Le
seul problème politique serait que la Constitution n'est pas appliquée. Or
comme les précédentes, la Constitution organise elle-même l'impuissance des
institutions qu'elle met en place. Quant à sa révision éventuelle elle n'est
pas même évoquée. Aussi la mouvance démocrate n'a-t-elle à peu près rien à dire
et donc peu à proposer sur la question des institutions et plus généralement
sur la ‘démocratie'. A la veille des législatives, pour elle comme pour les
coalisés ‘au pouvoir', la fraude électorale constitue le souci quasi unique.
Les uns et les autres sont occupés à préparer la seule campagne électorale qui
vaille, celle qu'il importe de mener auprès de ceux avec lesquels se décident
les futurs élus de chaque parti dans chaque wilaya, le chef de l'Etat
tranchant, en dernier ressort. (3) Pour toutes les formations en lice
l'objectif est aussi de compter davantage auprès du pouvoir en en gagnant sa
confiance. (4) Le déni permanent des dures et durables réalités du pays, si
omniprésent dans le discours démocratique sur la société et la ‘démocratie,
donne le sentiment qu'ils relèvent davantage du souhait paresseux que d'une
volonté lucide d'initier et d'accompagner les gestations douloureuses d'une
société plus juste, plus prospère et plus libre. Plus tolérante aussi à l'égard
des siens et des autres. A entendre ce discours, dans l'ensemble aussi indigent
et léger que les harangues oficielles, il suffirait de plaquer sur la société
les résultats de conquêtes politiques et sociales séculaires et souvent
sanglantes ainsi que de permanents combats idéologiques menés ailleurs. Il ne
coûte ainsi rien de rêver de l'Etat de droit et d'une illusoire alternance
démocratique au pouvoir.
La position du
FFS qui boycotte le scrutin législatif a toujours été dans cette mouvance celle
d'une opposition résolue au régime. Il n'est cependant pas évident que la
solution longtemps avancée d'une Constituante élue au suffrage universel puisse
être une issue. Aujourd'hui comme hier, elle ne pourrait que mettre à nu les
conflits profonds, parfois irréductibles, sociaux, culturels, politiques et
idéologiques d'une société trop longtemps émiettée et verrouillée. Le FFS
estime que «la classe politique ne représente plus une opposition» et se
demande «par rapport à quoi ? Il y a beaucoup de personnes et de partis»
dit-il, «qui s'approprient cette qualité avec abus.» (5) Il serait en effet
utile dans la mêlée confuse qui règne, de tenter de « redonner un sens aux mots
de la tribu ». (6)
Il est en effet
clair que pour l'heure il n'y a dans la mouvance démocratique ni un projet
cohérent, ni des forces structurées ni même l'ambition affichée d'une
alternative politique permettant de mettre enfin en place quelques institutions
crédibles d'un Etat. La crainte de la fraude électorale évacue, en un discours sommaire,
la question de l'Etat et de la ‘souveraineté populaire', réduite pour
l'essentiel aux résultats du prochain scrutin législatif. Cette opposition
démocrate militerait sans aucun doute pour un régime démocratique, s'il n'y
avait pas le fondamentalisme politico religieux. Seulement il est là, sans
autre solution que violente et suicidaire, mais aussi manifestation
incontournable de tous les maux et de tous les problèmes ignorés du pays, de
ses instituions pas même décoratives, des attentes bafouées de ses populations
et aussi de tout le poids occulté des anachronismes et des pesanteurs de la
société. Tant que tout cela restera escamoté dans le discours et l'action du
pouvoir et de ses oppositions démocratiques, il n'y aura d'autre choix pour la
grande majorité de la population et de la jeunesse du pays que la fuite si
possible, l'indifférence apparente des colères tues et la tentation de tous les
extrêmes.
C'est dire que ce
que représente le ‘FIS' n'est pas près de quitter le centre de la scène politique.
Prétendre leur interdire de faire de la politique est une autre fiction. Ils
sont à peu près les seuls à en faire.
Les raisons
avancées ici ou là, pour expliquer la situation marginales des courants
démocratiques, seraient dues à la volonté du pouvoir de réduire leur influence
étant lui-même allié sinon inféodé à la mouvance islamiste. L'évidence est que
sans le pouvoir, il y a 15 ans que le populisme politico religieux aurait pris
les rênes du pays. Ses partisans ne le savent que trop. Que le pouvoir ne fasse
rien qui puisse vraiment changer de façon radicale le terreau économique,
social, politique et de décomposition morale et civique de la société est une
démission suicidaire pour le pays sur laquelle il faudra sans cesse revenir.
Mais l'inexistence d'un mouvement démocratique cohérent et structuré, porteur
d'un projet de société crédible, ne s'explique pas par les obstacles ou la
répression du pouvoir. Celle-ci n'a jamais été tendre non plus, et peut-être
surtout, envers les ‘islamistes'. Elle n'a pu cependant empêcher qu'ils soient
toujours là, plus ou moins puissants qu'auparavant. Personne n'en sait rien
d'ailleurs, pas plus aujourd'hui qu'à la veille des législatives de 1991. La
condition première d'un avenir qui ne soit pas réduit aux régressions
frénétiques et autistes d'un Etat théocratique est de regarder en face toutes
les réalités du pays et de la société. Il n'y a pas d'autre moyen de les
changer.
La cause de
l'état actuel du mouvement démocratique n'est pas le pouvoir, il aurait plutôt
besoin qu'un tel courant plus soit plus large, ne serait-ce que pour mieux
faire contre poids aux pressions ‘islamistes'. La marginalisation du parti
démocrate est due à l'absence encore manifeste d'abord d'un discours élaboré
qui présente une alternative crédible sur les institutions de l'Etat autan que
sur l'économie ou sur tel ou tel autre des maux divers du pays. Quant au ‘FIS'
et au populisme politico religieux qu'il représente, il est compréhensible mais
peu rassurant de voir le tout réduit encore et toujours, à ses crimes
abominables pour lesquels il n'y a toujours pas l'ombre d'un repentir officiel,
aux activités ‘mafieuses' de nombre de ses membres et au mépris qui se veut
souverain qu'inspirent les ‘tôliers' et autres enseignants du primaire qui le
dirigent. C'est vraiment vouloir ne pas voir.
Est- ce pour
autant qu'un Etat théocratique peut constituer une alternative sur quelque
question que ce soit ? Pour ses militants et partisans certainement. L'écho
dans la société en est peu connu. Mais personne, en dehors des milieux
‘islamistes' n'est prêt à l'épreuve d'une élection libre pour en savoir plus.
Ce projet
populiste d'inspiration politico religieuse reste surtout un rejet viscéral et
dévastateur des régimes, monarchiques ou républicains, mais toujours
autoritaires, des Etats de la ligue arabe et de la plupart des pays musulmans
ainsi que de l'ordre social et culturel sur lequel ils se perpétuent. La
tragique ironie est qu'il se propose d'y substituer la violence revendiquée
d'une tyrannie d'autant plus sans issue qu'elle est censée se fonder sur des
préceptes divins.
Ces objectifs
n'en constituent pas moins pour beaucoup, à travers ces pays, une alternative
souhaitable et, pour un certain nombre suffisamment pour mériter le sacrifice
de leur vie et justifier le meurtre de coreligionnaires qui ne seraient sur la
même ligne.
Mais la force de
la mouvance procède de l'impuissance de populations immenses et de sociétés
déstructurées qui ne peuvent et ne voient rien changer aux plaies mille fois dénoncées
du désordre établi, de la mise à sac impunie des ressources de pays riches ou
misérables, de l'ignorance, de la pauvreté et du chômage de masse, de l'étalage
insolent d'inégalités sociales trop neuves et croissantes, de régimes partout
comparables sous des vocables divers. Cependant les mouvements ‘islamistes'
n'ont pas plus que les pouvoirs vilipendés, de politiques de rechange et encore
moins de programmes de gouvernement. L'un des principaux penseurs de l'Islam
politique et longtemps au pouvoir au Soudan déclarait à ce sujet : « Nous
sommes arrivés au pouvoir en 1989 sans programme et sans projet. L'argent du
peuple a commencé à déferler sur nous et nous avons succombé. Toutes nos
prières et nos pèlerinages sont frappés de nullité parce que nous avons été
corrompus. » (7) L'aveu de dérives ainsi recommencées malgré tous les
changements laissent entières les questions de l'avenir. Faute à l'heure
actuelle d'une alternative politique démocratique permettant de mettre enfin en
place quelques institutions crédibles d'un Etat, la décision et la
responsabilité restent aux mains du pouvoir. Balancer sans cesse entre la paix
et la réconciliation nécessaires mais qui, imposées, ne changent rien sans
inspirer l'ombre d'un repentir et le recours récurent et indispensable aux
services de sécurité et à l'armée, ne fait pas une politique, ni ne peut en
tenir lieu indéfiniment. Et le pays a un besoin urgent d'une politique. En
l'état actuel des rapports de force, une initiative de déblocage de la
situation actuelle ne peut venir que du pouvoir.
La tâche des
oppositions démocratiques reste en dépit de tout essentielle. Elles doivent
présenter au pays une alternative, un projet et une force capables de susciter
l'adhésion et le soutien d'une majorité. En attendant il importe de travailler
à une plateforme de mesures et de réformes de nature à enclencher, sans drames
un processus de sortie de la pire des situations, celle du statu quo et de
l'immobilisme. Nous tâcherons si possible d'en formuler quelques éléments.
Notes :
1- Cf. ‘Il est
aujourd'hui manifeste qu'il faudra enfin mettre en place un Etat'-1er partie ;
Le Quotidien d'Oran' du 19-03-07 ;
2- A l'exception,
sauf erreur de notre part, du Front Démocratique de S-A Ghozali et de l'UDR
ainsi que d'un ‘Comité' de démocrates, le CCDR ;
3- S. Sadi
appelle à une ‘coalition démocratique'. Il appelle à un « dialogue pluriel et à
un débat sérieux ;. ..l'opposition a pu être impatiente. Le pouvoir a sans
doute été trop lent. Seul un débat sérieux, sincère et responsable peut aider
la nation à trouver la juste voie. » Ouverture du 3e Congrès du RCD : Le Q. d'O
10-02-07 et 13-02-07
4- Les démocrates
« ne doivent plus se contenter des strapontins du pouvoir » ; porte-parole du
CCDR ; El W. 28-11-06 ;
5- Par la voix de
son Secrétaire Général : Liberté 05-02 07;
6- S. Mallarmé ;
7-:Hassan
El-Tourabi- A.Halli,
Le Soir
d'Algérie-19-03-07 .
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Mohamed Nabi Suite Et Fin
Source : www.lequotidien-oran.com