Alger - A la une

Films en aparté



Films en aparté
Devant la faible fréquentation des rares salles de cinéma encore en activité, on pourrait facilement conclure que le public se désintéresse totalement du cinéma.Pourtant, la consommation de films continue bel et bien à travers d'autres canaux. Les multiples vendeurs de DVD à la sauvette et les boutiques plus ou moins légales sont là pour le prouver. Le cinéma se consomme certes en solitaire ou en petit comité mais le besoin d'images reste d'actualité?«Ce qui marche surtout, ce sont les séries américaines. Viennent ensuite les films avec les compils qu'on fait. Tu as quatre ou cinq films du même acteur sur le même DVD. Une bonne affaire !», déclare un jeune vendeur algérois.En parcourant les présentoirs accrochés dans les ruelles d'Alger-centre et de Bab-el-Oued, on note une composition similaire de la marchandise proposée. Il s'agit de fichiers vidéos compressés (DIVX, MPEG, AVI?) gravés sur DVD, cédé à 100 DA en moyenne. Les séries et films américains arrivent en tête, suivis des dessins animés doublés en français, en arabe ou encore en tamazight (voir encadré). Les séries syriennes et turques ont aussi leur place.On trouve également des documentaires ainsi que les classiques du cinéma algérien. «J'ai revu toute la série des Hassan avec Rouiched grâce aux cd achetés dans la rue. C'est plus pratique que d'attendre leur diffusion à la tv», nous confie Redouane, agent de sécurité qui meuble ses nuits blanches avec les chefs-d'?uvre du cinéma algérien. Certains vendeurs offrent aussi un service à la carte ! Il suffit de demander un titre pour l'avoir dans les jours qui suivent, le temps de le télécharger sur la toile.La qualité est toutefois aléatoire selon la source, entre les films en qualité DVD et ceux qui sont capturés dans des salles de cinéma avec des caméras d'amateurs. Ainsi, certains films sont disponibles dans les rues des villes algériennes quelques jours seulement après leur sortie officielle en Europe ou ailleurs.«A la maison, il nous arrive de regarder toute la saison d'une série avant même la diffusion du premier épisode à la tv. Certaines fois, elles ne sont disponibles qu'en anglais. Cela nous permet en même temps d'améliorer notre connaissance de la langue», raconte Sabrina, cadre dans une entreprise privée. Le public algérien est donc à la page (ou à l'écran !) et le succès récent de la projection du dernier Star Wars à la salle Ibn Khaldoun d'Alger vient en témoigner.Si le cinéma populaire (américain, égyptien ou indien) se consommait en masse dans les salles obscures durant les années ?60 à ?80, la parabole a pris le relais dans un temps qui coïncidait avec une dégradation des conditions économiques puis sécuritaires qui rendait les sorties culturelles difficiles ou impossibles.  Les loueurs de VHS ont ainsi fleuri à tous les coins de rue durant la décennie noire. Ces ilots de culture et de divertissement proposaient quelques heures d'évasion sur bande magnétique pour la modique somme de 30 DA la journée de location. Ces derniers ont, petit à petit, cédé la place aux VCD et aux DVD vendus entre 100 et 200 DA chez les disquaires ou sur les étals des vendeurs de rue.Avec la démocratisation toute relative de l'Internet à haut débit et la possibilité pour tout internaute de télécharger gratuitement ses films, la vente de DVD s'en est ressentie. De passage dans une grande boutique d'audiovisuel située rue Hassiba Ben Bouali, on se rend compte que les étages réservés auparavant aux DVD ont été réinvestis en espace de vente de meubles.Le vendeur nous oriente vers un voisin, anciennement vendeur de CD et DVD, qui lui-même s'est reconverti dans la vente d'électro-ménager faute d'une clientèle régulière. Il faut monter vers les hauteurs d'Alger dans le quartier de Sidi-Yahia pour trouver un vendeur de dvd aux présentoirs bien achalandés avec, luxe suprême, des films classés par genres, réalisateurs et acteurs. La composition est similaire à celle des vendeurs à la sauvette avec le cinéma hollywoodien en tête, sauf qu'ici l'offre est légale avec les timbres de l'ONDA apposés sur les pochettes de films. «Je viens régulièrement ici acheter les dernières sorties cinéma. A 200 DA, le prix reste abordable et on est au moins sûr de voir le film avec une très bonne qualité d'images. Ce n'est pas toujours le cas avec les CD vendus dans la rue ou téléchargés sur internet.Cela sans parler du débit de la connexion !», témoigne Nassim, qui préfère regarder ses films en compagnie de ses copains de lycée invités chez lui. Il ne faut pas croire que l'offre se résume aux grosses productions commerciales. Il suffit de chercher un tout petit peu parmi les étals pour tomber sur des pépites cinématographiques. En longeant la rue Hamani (ex. Charras), on découvre Malek, un vendeur pas comme les autres.Exit les gros bras de Vin Diesel et les sourires commerciaux de Will Ferrell. Ici le néoréalisme italien côtoie la nouvelle vague française et les westerns-spaghetti s'affichent entre deux chefs d'?uvres d'Alfred Hitchcock. Veste kaki, teint halé et cheveux en bataille, Malek affirme faire ?uvre de résistance en occupant ainsi l'espace public. Ce quinquagénaire (qui ne les fait pas !) a d'abord été bouquiniste avant de se tourner vers les dvd. La résistance de Malek n'exclue pas une certaine désillusion : «L'an passé, j'étais à la cinémathèque pour voir l'Etranger de Visconti, se souvient-il. Je m'attendais à trouver la salle comble pour ce film qui nous concerne à plus d'un titre. Mais on n'était que six personnes dans la salle.Là, j'ai compris qu'il ne reste pas beaucoup d'espoir. Je me souviens d'une époque où on enchainait trois films de suite en allant de salle en salle à Alger». Il affirme toutefois résister «D'abord avec mes propres enfants qui connaissent le cinéma de Charlie Chaplin avant même d'entrer à l'école» mais aussi en proposant du cinéma de qualité ainsi que des documentaires sur l'histoire des civilisations, l'évasion ainsi que les biographies de penseurs et d'inventeurs. Bref, Malek fait ?uvre d'utilité publique. La moyenne d'âge de sa clientèle se situe entre 40 et 60 ans, assure-t-il.Quand on l'interroge sur les étudiants de la «fac centrale», à quelques mètres de là, il nous répond, le sourire en coin, qu'ils «vont plutôt chez mes voisins pour faire des photocopies des notes de cours». Notre vendeur-militant n'est toutefois pas fermé à la jeune génération et partage avec plaisir ses conseils cinéphiliques pour peu qu'on le sollicite. «Dernièrement, j'ai fait découvrir le film Douze hommes en colère à un étudiant qui n'en revenait pas qu'on puisse faire de tels films dans les années '50. Le cinéma américain d'aujourd'hui, ce sont des recettes toutes faites et les séries ne sont que des produits de large consommation sans profondeur», martèle Malek qui, comme beaucoup de cinéphiles, affiche des goûts et des dégoûts bien tranchés.Le cinéma globalisé aurait-il gavé, à la manière d'un fast-food, toutes les faims de cinéma chez les jeunes ' Abdennour Hochiche, président de l'association Projectheurts de Bejaia, nous invite à relativiser ce jugement. Il propose un constat plus nuancé, tiré d'une expérience de douze ans dans l'initiation au cinéma : «Il y a toute une mythologie de l'Algérie des années 70, pays des 400 salles de cinéma, pays de la cinéphilie. Mais quand on a commencé en 2002, il n'y avait rien de tout ça? On ne peut pas se cramponner à une façon de voir des films qui date des années 70. En tant qu'association, on est tenus d'actualiser notre regard. C'est sûr que les jeunes ne vont plus au cinéma.On ne peut pas leur en vouloir, tout simplement parce que l'offre n'est pas là. Les jeunes qui viennent dans notre association arrivent pourtant avec une certaine connaissance et une envie de cinéma, un réservoir d'images et des références qui sont les référence de ce qui se fait aujourd'hui? Notre travail d'association est de connecter le film au cinéma.Le jeune qui passe ses journées à regarder des films, et il y en a beaucoup, doit juste savoir que ce film fait partie d'un art qui s'appelle le cinéma». Hochiche donne l'exemple concret de jeunes spectateurs qui, suite à des débats organisés par l'association sur des blockbusters, ont commencé à s'intéresser à d'autres formes de cinéma. Il note à ce propos une démocratisation de l'accès aux films via Internet qui abolit les contraintes physiques et permet un accès illimités à un catalogue potentiellement infini de films. Hochiche reste toutefois convaincu que les salles obscures restent irremplaçables pour rassembler les cinéphiles. Contrairement au web qui propose une cinéphilie plus solitaire.Les deux restent complémentaires et la consommation domestique de cinéma devrait certainement être prise en compte par les promoteurs culturels et les institutions pour une politique culturelle qui parte des pratiques concrètes des citoyens, plutôt que de considérations abstraites.


Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)