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Face aux traces



Face aux traces
Relire Frantz Fanon relève de l'impérieuse nécessité de fonder une Histoire débarrassée des oripeaux accumulés par le biais des préjugés et des stéréotypes persistants. La réédition en Algérie de ses œuvres complètes par la maison d'édition Hibr est une initiative à saluer.Dans ce volume unique qui regroupe les écrits de Frantz Fanon, le lecteur peut suivre à la trace l'évolution de la pensée de cet homme exceptionnel et les multiples thématiques sur lesquelles il a travaillé durant toute sa vie.Pour rappel, ce grand intellectuel martiniquais est né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France. Il a fait des études de médecine avant de venir s'installer en Algérie en 1953 comme médecin-chef à l'hôpital psychiatrique de Blida-Joinville. Son immersion algérienne sera déterminante. Au plan professionnel et scientifique, il pratique la «sociopathie» pour réduire la souffrance de ses patients. Au plan politique, ses convictions humanistes trempées l'amènent à s'engager avec le FLN dans son combat anticolonialiste.Cet ouvrage exceptionnel est préfacé par le grand penseur camerounais Achille M'Bembé, éminent théoricien des études post-coloniales. Il y affirme notamment : «L'œuvre de Frantz Fanon fut pour tous les opprimés une arme de silex». C'est dire combien l'illustre Martiniquais a contribué à l'éveil des consciences pour se débarrasser de toutes les formes de servitudes dans une approche, certes centrée sur l'Algérie, mais qui embrasse l'ensemble du monde. Le recueil des œuvres complètes débute par Peau noire, masques blancs, essai publié en 1952.Dans cet ouvrage fondateur, Frantz Fanon a exploré les ravages du colonialisme sur les peuples dominés et son insidieuse façon de leur faire sentir qu'ils sont inférieurs à l'homme blanc, prétendument porteur de la civilisation universelle. Vient ensuite L'an V de la Révolution algérienne, publié en 1959, lequel confirme les engagements politiques et humanistes de Frantz Fanon et propose une lecture originale et pertinente de la Révolution algérienne.Dans cette remarquable étude, fondée sur des observations passionnantes et de nombreux exemples vécus, l'auteur va mettre en valeur les adaptations et stratégies utilisées par la société algérienne afin de déjouer la pression militaire coloniale, mais également l'entreprise de dépersonnalisation. Ses observations pertinentes lui permettent de publier en 1961, peu de temps avant son décès, son incontournable chef-d'œuvre, Les Damnés de la terre», ouvrage majeur, bible de tous les progressistes et des spécialistes en études postcoloniales qui, aujourd'hui encore, fait l'objet de recherches universitaires poussées.Il y analyse avec rigueur les guerres d'indépendance alors en cours et les promesses qu'elles laissent entrevoir pour les peuples opprimés. Enfin, le lecteur prend connaissance des écrits intitulés Pour la révolution africaine, publiés en 1964 à titre posthume. Il est à rappeler que Frantz Fanon est décédé le 6 décembre 1961 à Baltimore aux Etats-Unis, là-même où ont eu lieu, dernièrement, des émeutes violentes contre le racisme. Les œuvres complètes sont un outil indispensable pour comprendre une histoire coloniale tumultueuse et tous les problèmes nés de la décolonisation. A maints égards, elles peuvent servir à éclairer les sources d'une actualité présente qui ne s'est pas débarrassée des fantômes du passé.Dans le même ordre d'idées, l'éditeur d'El Biar propose un ouvrage intéressant sur les archives écrit par le professeur Mehenni Akbal, enseignant à Alger 2 (campus de Bouzaréah). Intitulé Archives algériennes de la France coloniale, Doit-on en avoir peur ', cet essai pose d'emblée une question importante sur la manière de traiter cette matière historique.Dès le départ, l'auteur dénonce une sorte de confiscation de la plupart des documents par la partie française, et ce, dès l'indépendance du pays. Mais, il ne faut pas perdre de vue que du côté algérien, les choses se passent aussi très mal. Il suffit de se balader à Alger dans certaines places où fleurissent les bouquinistes à la sauvette pour tomber sur des perles. Le lecteur averti peut acquérir des archives intéressantes constituées de journaux, de correspondances et de comptes rendus administratifs de l'époque coloniale. Mehenni Akbal retrace toutes les tractations entre les parties algérienne et française sur le devenir de ce patrimoine mémoriel inestimable.Dans la deuxième partie qui a pour titre Doit-on avoir peur ', l'auteur tente de répondre à la problématique posée. Il affirme ainsi : «La question des archives est récurrente. Bien qu'elle soit posée régulièrement, elle est tantôt écran de fumée et tantôt solidité du cristal. Elle suscite incrédulité, incompréhension, suspicion, surtout lorsqu'il est question des documents relatifs à des personnes». En fait, c'est comme si l'on disait : ne réveillez pas l'archive qui dort sur son étagère. L'auteur n'oublie pas d'aborder les conditions de production des archives qui peuvent aussi s'avérer contestables pour la validation de certains faits historiques. Dans tous les cas, le débat sur les archives reste ouvert et toutes les contributions ne font que l'enrichir et le rendre plus lisible.


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