Alger - Revue de Presse

... Et viva la cité !



C'était la nuit de l'annonce des résultats du baccalauréat, aux environs de 22 heures: une extraordinaire excitation s'était soudain emparée du voisinage. Les youyous fusaient de toutes parts, on s'interpellait à partir des balcons, on criait à tue-tête pour annoncer la bonne nouvelle.

 - «Omar l'a eu, Mabrouk alih !». Cette annonce venait d'un désoeuvré connu par tous.

 - «Samira, elle aussi, elle l'a eu !», lui répond une autre voix, humectée de trémolo.

Les autres, comme au stade, entonnaient un hymne à la gloire du lauréat. Pas la lauréate: elle, ce sont les femmes qui l'honorent avec leur cri d'allégresse. Vrombissement de moteurs, baffles à fond la caisse distillant du «Dauphin» ou du «Taliani». Des Golf, des Clio de dernière génération, sorties on ne sait d'où, empestent l'atmosphère de leur double pot d'échappement chromé. L'insuffisant respiratoire se calfeutrera, le temps que la trombe se déverse. Le prince d'un soir est conduit sur toutes les artères de la ville, les klaxons en furie. Les « ennemis » d'un jour sont devenus les « amis » d'un moment. Ces nuées de jeunes, qui ont probablement raté le coche, se réjouissent à l'idée que l'un des leurs va entrer de plain-pied dans le gotha des privilégiés. L'université pour certains veut encore dire ascension sociale.

La soudaine communion est vécue par tous, même ceux qui n'y participent pas. Ils n'ont d'ailleurs pas le choix. Ils ne pourront que subir. Ce sont les règles de la cité ! Essoufflées par le rythme et la gamme, les voix s'éteignent une à une, les éclats sporadiques se dissolvent peu à peu dans le calme qui revient.

Ceci se passait un jour de semaine. Le week-end, c'est un tout autre registre. On n'y peut distinguer les fiançailles des noces nuptiales ou de la fête de la circoncision: la violence acoustique est impunément infligée et sans recours. On ne se donne plus la peine de frapper à la porte pour appeler quelqu'un, on l'interpelle à haute voix ou à coups de klaxon-trompette, et quelle que soit l'heure. Quant à vous, n'essayez surtout pas d'utiliser l'avertisseur sonore pour que les piétons vous cèdent le passage, vous risquez d'entendre de viles obscénités.

La grasse matinée n'est plus qu'un vague souvenir de jeunesse, elle a cédé sous les trompettes nasillardes de vieilles guimbardes bâchées de vendeurs à la criée :

 « Javel... Javel... Sanibou, Grésel... Sanibou, Grésel...»

 « Sardiiiiiiiin... Sardiiiiiin...»

 « Batata... Batata... Tomatiche... Batataaaaa »

 « Aouyuéééé... Rarskééééé... Batkeéééé... ». Décodez: brocanteur.

La ménagerie durera le temps qu'aura vécu la rose, l'espace d'un matin.

Midi trente tapante: crachotement des mégaphones, K7 ou CD rayés déversent des versets coraniques dont les décibels ne permettent aucune compréhension du texte sacré. Entre-temps, des prises de bec émaillent épisodiquement les rapports de voisinage. Une vieille mère de famille, ouvrant sa fenêtre sur l'aire de stationnement, interpelle en flagrant délit une jeune congénère jetant une bouteille vide, après avoir lavé le pare-brise de sa rutilante Maruti acquise par crédit automobile. Ne pouvant justifier son geste que par l'invective, elle répond :

 - «Pourquoi ? Tu n'as vu que moi qui jette des « choses... ». C'est sale partout !».

La vieille, pas démontée du tout, lui rétorque :

 - «Pour le moment, il n'y a que toi qui jettes des choses. Ça se voit que tu viens d'un bidonville !».

 - «Tais-toi ! Tais-toi ! Tu vois pas que ton visage est tout fripé. Vas, vas voir ton mari qu'est-ce qu'il fait dehors !».

Sur ces entrefaites, la vieille dame referme sa fenêtre avec une moue dédaigneuse et clôt ainsi l'incident.

La grogne difficilement contenue, le travailleur qu'on fait lever tôt fera contre mauvaise fortune bon coeur. Il se dit en son for intérieur qu'il compensera son déficit onirique par une sieste réparatrice. A peine l'obligation religieuse du vendredi effectuée, on s'allonge avec un profond soupir d'aise. Toc, toc contre le mur ou sur le plancher du haut. Lancinants au début, franchement agaçants, les coups de marteau se précisent et martèlent les tempes. Le voisin du palier fait des travaux : il décape sa cuisine pour une nouvelle faïence espagnole. Il dit l'avoir achetée à Dély Ibrahim... Le must, quoi !

Soudain un attroupement bruyant à l'entrée du bâtiment d'en face : la « guerre de l'eau » vient de débuter. Le mépris affiché par l'Algérienne des Eaux en matière d'approvisionnement en ce liquide vital a contraint beaucoup à recourir aux motopompes et voilà qu'une batterie de ces « suceuses » d'eau a été frontalement installée sur l'auvent de l'entrée principale de chaque bâtiment. Jusque-là, tout le monde tirait un peu d'eau et beaucoup d'air, sauf qu'un petit malin a installé une pompe surpuissante et vorace, ce qui a amené un « blanc-bec » à la tête rasée à s'armer d'un gros marteau et assaillir « la siphonneuse ». Ce qui souleva l'ire du propriétaire. On se cria beaucoup de vilaines choses à la face en frimant d'en venir aux mains. Il n'en était rien, tout comme l'Algérois qui assiste à une bagarre dans la rue : avec curiosité, mais avec peu d'illusions quant aux motivations des uns et à la sincérité de l'indignation des autres (1).

Quant aux femmes, elles continuent vaillamment de glapir. Pour elles, les joutes continuent, la « paix des braves » ne les concerne pas. Elles veulent pousser plus loin l'affrontement : elles en appellent à « la police » pour destruction de bien privé. Le « moutour » a coûté les « yeux de la tête ». Bouh ! Accalmie, amende honorable... Ce ne sera que partie remise jusqu'à la prochaine pomme de discorde.

Les yeux pochés et la bouche pâteuse, notre travailleur prend le chemin de son travail dans l'espoir d'y trouver un coin pour « pioncer ». Le patron sera sans nul doute en conseil d'administration ce jour-là. Il pense que le meilleur endroit pour ce faire sera le parc automobile. Il profitera de l'occasion pour demander à Omar le chef de lui faire ramener le matelas qu'il a acheté à la coopérative de consommation de l'entreprise.

Conglomérat de cubes de béton, hideux et impersonnel, la cité porte souvent la dénomination numérisée des logements qui la composent. Il y a même celles qui porteront à jamais le nom de leur constructeur : Dumez, Chaabani, Bouygues, etc. Véritable maison de verre, la cité ne garde ni le secret des uns, ni celui des autres. Aucun de ses membres ne vit en autarcie, il ne saura de lui-même que ce que les autres ne savent déjà. Il ne sait pas que sa fille aînée à un « Jules » qui rôde en décapotable, que sa femme reçoit régulièrement la « chouafa » (cartomancienne). La bave dégouline à flots, on s'y complait et on fait « le coq » au besoin pour impressionner les non-initiés.

On critique le voisin quand sa femme ne s'entend pas avec la nôtre, on lui trouvera cependant des vertus quand tout baigne dans l'huile. Le copinage des enfants aide à la concorde, le contraire mène à la guéguerre.

Minuit passé, des pas pressés qui dévalent la cage d'escalier, coups frénétiques sur la porte d'entrée d'un appartement. Chuchotements puis éclats de voix. Les lumières fusent, claquement de portière et démarrage d'un moteur diesel. La voisine du second, prise de malaise, s'est faite transporter aux urgences par le jeune du rez-de-chaussée. Pendant ce temps, les deux familles, celle de la malade et celle du transporteur, veillent et attendent le retour de l'hôpital.

La semaine d'avant, une altercation opposait les deux familles, mais ce ne fut qu'un fugace orage d'été. Contrairement à l'ostracisme des résidences huppées, la cité pulse à la vie et bouillonne de charité humaine. La solidarité chez les petites gens n'est pas un vain mot : elle leur fait vivre ensemble tous les moments forts du bonheur et de l'adversité.

Note de renvoi

1) A. Belkaïd « Chronique du Blédard » in Le Quotidien d'Oran du 31/07/08


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