Alger - Revue de Presse

Entre orientation et refondation: contribution au débat sur la réforme de l'université



La discussion de la loi d'orientation de l'enseignement supérieur par l'Assemblée nationale suscite un débat intéressant, mais risque de faire resurgir des vieilles querelles comme celles sur la démocratisation, la sélection ou encore la privatisation de l'Université algérienne. Alors qu'on croyait que ces prétextes récurrents du blocage des réformes avaient disparu, devant le constat, largement admis, sur la situation peu reluisante de notre Université. En effet, un diagnostic simple et rapide permet d'affirmer que notre système de formation supérieure est devenu inadéquat et ne répond plus aux aspirations légitimes de la société et du pays, face aux exigences grandissantes en matières de connaissance et de savoir. Certes, l'audacieuse politique d'enseignement et de formation, menée au cours des premières décennies de l'indépendance, avait porté ses fruits. De nombreux cadres, techniciens et ingénieurs de haut niveau, financiers de renom et autres spécialistes des sciences sociales, purs produits de l'Université algérienne, participent aujourd'hui, avec une compétence avérée, à la direction des affaires du pays. De plus, quelque 900.000 étudiants fréquentent l'Université. Néanmoins, malgré l'effort financier permanent de l'Etat, et par rapport à n'importe quel indicateur, il est notoire que le niveau de l'enseignement supérieur accuse un affaissement tangible. La formation est mal assurée, si l'on considère que l'objectif est d'en sortir un produit compétitif, en particulier dans le nouveau contexte de mondialisation. L'Université n'a pas assuré au pays la relation avec l'évolution scientifique et technologique universelle, au vu du développement rapide des sciences et de la technologie. Elle n'a pas su, non plus, intégrer en temps opportun, les spécialités nouvelles permettant de s'atteler au développement dans le monde. Egalement, les méthodes et les diplômes délivrés à l'issue de la formation universitaire ne répondent plus aux objectifs tracés. Leur inadaptation à la réalité socio-économique du pays, et la durée trop longue des diplômes, sans passerelles entre les formations, est une des raisons aux déperditions devenues trop importantes. De ce fait, les réformes sont devenues urgentes. Par ailleurs, les arguments mis en avant pour s'opposer à la loi d'orientation, et qui portent sur la privatisation de l'Université et sur le système LMD (licence, master, doctorat), ne sont pas justifiés. D'abord, la question de la privatisation est mal posée. A notre connaissance, aucun texte ou disposition officiels ne prévoient de privatiser les établissements ou le système publics. Quant à autoriser l'ouverture d'établissements privés aux côtés du système public, la disposition existe déjà dans la loi en vigueur (loi 99-05 portant orientation de l'université, complétée). De plus, la réalité a précédé la loi, puisque, depuis longtemps, des établissements privés forment au niveau universitaire des optométristes, des analystes et techniciens en informatique, et bien d'autres spécialistes. Les écoles privées d'enseignement des langues étrangères sont également antérieures à ladite loi. Au fond, la position qui refuse la présence formelle du privé dans le système d'éducation et d'enseignement nie la réalité, parce que ce secteur avait investi l'éducation « sans autorisation ». Même au niveau secondaire, les cours complémentaires privés pour les classes d'examens, se pratiquent clandestinement dans les domiciles et les sous-sols d'immeubles aménagés. Il est alors plus intéressant, en tout cas plus transparent, d'encadrer cet enseignement par la loi que de conforter un marché informel du savoir et de l'apprentissage. Sans compter que l'obligation de pratiquer les programmes nationaux et obéir aux normes du diplôme national, peut faire de l'enseignement privé une contribution honnête à l'effort national en matière de formation. Egalement, l'investissement privé dans le secteur de la restauration et l'hébergement des étudiants, peut être d'un apport appréciable au développement du secteur. Ensuite, à propos de l'autre sujet qui accroche, il est important de savoir que le LMD est désormais l'architecture universelle des diplômes. L'Algérie ne pouvait se permettre de maintenir indéfiniment un système qui lui est spécifique, et qui est frappé de caducité à travers le monde. D'un autre côté, ce nouveau système participe au règlement de beaucoup de dysfonctionnements actuels. Les méthodes pédagogiques, basées jusque-là sur la quantité d'enseignement dispensé par les enseignants, et non sur la réflexion individuelle de l'étudiant, ont démontré leurs limites, depuis longtemps. Ces méthodes ne révèlent pas les réelles aptitudes des étudiants. Aujourd'hui, avec l'application progressive du système LMD, l'étudiant doit être impliqué au maximum dans sa propre formation. Tout comme le temps d'examen ne doit pas empiéter sur le temps d'apprentissage, car il est complètement faux de croire que plus d'examens donnent plus de chance de réussite dans la progression scolaire. En matière de programmes d'enseignement, notre système n'arrive pas à se mettre au diapason des avancées universelles. La réforme des diplômes, en cours, doit être l'occasion de prendre en charge, non seulement les progrès scientifiques réalisés, mais tenir compte des bouleversements socio-économiques du monde. Dans ce cadre, les nouvelles licences professionnelles prennent une importance particulière. Parmi les grands problèmes de l'Université, se pose celui de l'orientation. Car l'équation à résoudre étant d'assurer à l'université son rôle académique, scientifique et culturel vis-à-vis de la société, d'un côté, et d'assurer la prise en charge des besoins de développement, de l'autre, tout en tenant compte des possibilités du système et des aptitudes des étudiants. L'accroissement important du nombre de bacheliers, mais aussi la diminution des possibilités d'emploi pour ceux qui terminent leurs études, ont compliqué l'équation. Et c'est l'environnement social, avec toute sa subjectivité, qui régule les flux, et valorise des spécialités par rapport à d'autres. Le système LMD, offrant plus de filières adaptées aux réalités, peut substituer le système actuel de ventilation des étudiants, par une réelle orientation. Néanmoins, malgré l'intérêt évident d'adopter une telle loi, beaucoup reste à dire sur notre Université. Mais le débat peut être orienté prioritairement sur la stratégie à mener et les moyens à mettre pour réussir à réformer. Par exemple, la question des moyens à mettre en oeuvre pour la réalisation du LMD est incontournable. Avec cette nouvelle architecture des diplômes, nous devons rejoindre ce qui se fait de plus rationnel de part le monde. Néanmoins, la situation difficile de notre système d'enseignement supérieur exige des préalables avant la mise en place du LMD. Parce que ce système repose sur l'effort individuel de l'étudiant, réduisant au minimum l'intervention de l'enseignant, il y a lieu de mettre en place les conditions à sa mise en place. Car la plupart de nos universités manquent de supports pédagogiques tels que les bibliothèques, les centres de documentations, les systèmes d'informations scientifiques intégrés, les équipements spécifiques et surtout d'un encadrement académique et scientifique adéquat. Une certaine « mise à niveau » (des moyens) doit être opérée avec la duplication du système LMD, chez nous. En particulier les bibliothèques et l'accès à Internet doivent être facilement disponibles, au cours de toute la journée. Les laboratoires de langues et de travaux pratiques (pour les scientifiques) doivent être fonctionnels. Une organisation adéquate, comme la facilitation de la consultation de l'enseignant est, aussi, à mettre en place. Sur le plan pédagogique, le choix des nouvelles filières LMD semble poser quelques problèmes. D'abord, le nombre trop élevé des filières de licence, dès le début de l'opération, risque de leur faire perdre leur caractère national. Ensuite, la création de filières autour d'un seul enseignant, dans certains cas, donnera une spécialisation trop grande, en tout cas trop précoce, aux formations. C'est pourquoi, un minimum de standardisation doit être imposé au niveau national. D'un autre côté, le débat doit porter sur le maintien (ou pas) de l'ingéniorat, aux côtés du LMD, comme cela semble l'option dans nombre de pays. Ne serait-ce que dans des établissements spécialisés. Ce type de formation a montré son efficience au plan universel, et peut être maintenu dans certains établissements, jusqu'à la preuve de l'efficacité du LMD à prendre le relais. D'un autre côté, le débat actuel doit prendre en charge l'une des grandes préoccupations de l'université, et qui est celle des oeuvres sociales universitaires, c'est-à-dire la prise en charge de la restauration et de l'hébergement des étudiants. La réorganisation qui a accompagné la mise en place de nouvelles structures de gestion, les D.O.U. (direction des oeuvres universitaires) qui regroupent un certain nombre d'anciennes résidences, n'a pas amélioré la situation. Ce secteur reste gangrené par la mauvaise gestion et les abus de toutes sortes. Cette situation donne le prétexte à quelques étudiants de se mettre de la partie et prendre en otage l'université. Il est à notre avis temps de revoir le mode d'accès aux oeuvres universitaires en relation avec le mode d'attribution de la bourse, dans la transparence et la responsabilité. Car le prix du repas à 1,20 dinar est ridicule et le taux de la bourse actuel l'est également. Faute de quoi, la gabegie continue sans pour autant que les prestations ne soient améliorées. L'organisation administrative et financière peut, également, faire l'objet d'attention. Car le mauvais fonctionnement de notre Université réside, aussi, dans sa propre organisation, qui a cédé sous les coups de boutoir de la démographie galopante. La confusion s'est généralisée au fil du temps, et l'Université semble installée dans la situation de gestion de l'urgence et du conflit. Dans de pareilles conditions, elle ne peut orienter son effort vers le seul développement scientifique. Pourtant, depuis la loi d'orientation de 1998 et notamment avec le statut d'établissement à caractère scientifique et technique et l'organisation de l'université en facultés, son fonctionnement général devait s'améliorer. Malheureusement, les dispositions prévues par ces textes ne sont pas toutes mises en place. Notamment la décentralisation de la gestion financière et des moyens au profit des facultés. Le débat actuel doit se saisir de la question des enseignants et de l'encadrement pédagogique et scientifique, qui n'a jamais été appréhendée correctement, pour des raisons d'effectifs étudiants sans cesse croissants, d'algérianisation ou encore d'arabisation. La question est, pourtant, essentielle dans toute réforme, car l'enseignant est un élément important dans la relation de transmission des connaissances. Si le taux d'encadrement ne cesse de s'améliorer et avoisine, aujourd'hui, les chiffres admis au niveau international, des déséquilibres importants existent entre les établissements universitaires, et, des fois, entre les filières de la même université. Par exemple, le manque d'encouragement à la mobilité des enseignants a fait que l'essentiel de l'encadrement reste concentré dans les grandes villes. Egalement, le problème de l'encadrement de rang magistral reste entier puisque à peine 10 %, seulement, des 24.000 enseignants sont professeurs. A ce sujet, la question se pose sur les récentes décisions de formation à l'étranger, présentées comme susceptibles d'améliorer quantitativement et qualitativement l'encadrement magistral de l'université algérienne : ne vont-elles pas produire l'effet inverse de ce qui est recherché ? N'encourageront-elles pas la « fuite des cerveaux », phénomène considéré, déjà, comme une des plaies de l'université algérienne ? A un moment où une certaine politique de l'émigration choisie se précise, dans beaucoup de pays développés. A notre avis, les séjours à l'étranger qu'il faut consentir doivent se situer dans le cadre d'une coopération bien maîtrisée, qui assure le retour de nos enseignants (et doctorants). Les congés scientifiques sont à encourager, parce qu'ils permettent la publication et la participation aux rencontres scientifiques internationales, et donc, permettent le maintien au contact du développement scientifique universel. Et puis, les vraies solutions résident, à notre avis, dans le renforcement et l'amélioration des capacités de la recherche et de la post-graduation locales, seules sources d'un développement durable. Il est, aussi, intéressant d'agir sur les conditions de travail qui permettent aux thèses d'avancer plus rapidement, et qu'on donne du sens au diplôme soutenu, notamment en revalorisant le salaire, selon les grades. Cela créerait réellement de l'émulation. Car ce sont l'environnement défavorable de la recherche et le nivellement des salaires par le bas, qui empêchent les doctorants d'avancer normalement. Si, globalement, la situation de l'encadrement tend à la normalisation sur le plan des chiffres, les enseignants quant à eux, se trouvent encore à fonctionner avec un statut réducteur. Un statut qui les diminue sur le plan social, ne leur épargne pas les difficultés matérielles et ne les protège pas de la précarité de la vie. Cette situation ne permet pas de fixer l'enseignant à son poste de travail ou de le motiver. Des « travers » ont même saisi une minorité d'enseignants. C'est pourquoi, il devient important que l'enseignant universitaire bénéficie d'un statut particulier, qui le protége. L'autre sujet, à soulever, concerne la situation des grandes écoles. Elles ont perdu leur vocation de formation de l'élite, dans le système actuel. Les grandes écoles sont réduites à fonctionner comme des universités « classiques », pour participer à l'effort de prise en charge des effectifs étudiants, dans le cadre d'un système d'orientation devenu inefficace. Par exemple, les meilleurs bacheliers scientifiques vont en médecine, et les déçus des concours, sont orientés vers les sciences exactes et la technologie. Les graves défaillances d'un tel système ne sont pas apparentes, aujourd'hui, dans la vie socio-économique, parce qu'elles sont encore masquées par la présence de cadres formés à des périodes antérieures. Il devient alors important de revoir le système de formation des cadres, qu'exige le développement normal du pays, et créer des établissements de formation d'élites spécialisées. Car si l'université doit garder son caractère académique, ouverte à toutes les disciplines et refuser de viser « uniquement la formation d'une ressource humaine » ou d'une élite, la vocation de la grande école est tout autre. Le piège, souvent avancé, de la sélection injuste et de « l'université à deux vitesses », peut être évité par la mise en place de dispositions transparentes : l'admission aux grandes écoles doit être basée uniquement sur des critères d'aptitudes scientifiques et les élèves admis pris en charge matériellement, de façon correcte. Ainsi, apparaît la nécessité d'approfondir la réforme du système d'enseignement supérieur. Mais, si la révision des visions et des méthodes devra préserver les fondements de notre système éducatif, et qui sont les caractères national, démocratique, scientifique et technique, la réforme doit donner à notre université l'ambition de s'ouvrir sur l'universel et de s'atteler à l'évolution du monde. Tout le reste verse dans le populisme, et empêcherait l'université de relever les défis liés à l'état actuel du système universitaire, ou ceux découlant des profondes mutations qui interviennent dans le pays et dans le monde. *Universitaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)