Tom Baxter l'a
fait. Il est sorti de l'écran de cinéma, où il interprétait le rôle d'un
égyptologue, pour aller rejoindre la jeune femme qui venait, soir après soir,
s'ébahir sur son jeu d'acteur. La fugue aussi impromptue qu'inattendue de ce
héros virtuel avec une groupie bien réelle provoqua une situation inédite et
confuse. Tout d'abord, les autres acteurs restés coincés dans l'écran ne
savaient plus quoi faire puisque le scénario ne tenait plus la route sans lui.
Ensuite, les spectateurs réclamèrent le remboursement de leurs billets du
moment qu'il n'y avait plus de film, ce qui fâcha le propriétaire de cinéma et
toute l'équipe qui avait produit et réalisé le film. Finalement, le vrai acteur
se retrouva nez à nez avec le personnage qu'il avait lui-même interprété et
qu'il supplia de retourner dans son écran, au lieu de lui faire de l'ombre et
de lui porter préjudice.
Les amoureux du
septième art auront certainement reconnu le scénario fort original de la «La
rose pourpre du Caire », film mythique du cinéaste américain Woody Allen. Mais,
se seraient-ils jamais doutés qu'une histoire analogue pouvait réellement avoir
lieu?
En effet, Djamila
Bouhired l'a fait, elle aussi. Elle s'est défaite de son écrin d'icône de la
révolution algérienne et enjamba l'écran dans lequel l'avait confinée, depuis
1958, le célèbre cinéaste égyptien (feu) Youcef Chahine en lui consacrant le
film «Djamila ». Et comme le passage du monde de l'image à celui du plancher
des vaches semble irrémédiablement bouleverser l'ordre naturel des choses,
l'escapade de la moudjahida n'a rien à envier à celle de Tom Baxter. Elle s'en
prit tout d'abord à Youcef Chahine en lui reprochant de ne lui avoir jamais
demandé sa permission de faire un film sur elle et, pour cette raison, le blâma
juste avant son décès. À ce sujet, l'anecdote veut que le réalisateur de «Bab
el Hadid » se soit rendu en Algérie pour la rencontrer, en pleine guerre
d'indépendance, mais que l'entrevue ne se fit malheureusement pas.
Ensuite, ce fut
au tour de Magda, la remarquable interprète de «Djamila » dans le film éponyme.
La révolutionnaire l'a accusée d'avoir construit sa célébrité sur le dos de sa
personnalité et que ses insinuations sur la vente de ses biens personnels dans
le but de produire ce film ne sont que subterfuge et manipulation de l'opinion
publique.
Ce n'est pas
tout. À l'émissaire qui venait l'inviter aux festivités de l'ambassade d'Égypte
à Alger organisées le 15 juillet dernier, elle déclara : «Il est impensable que
je foule le perron de l'ambassade d'un pays qui a porté atteinte à la mémoire
de nos martyrs et à notre drapeau national ».
Djamila Bouhired
faisait allusion à la guerre médiatique entre l'Égypte et l'Algérie qui a accompagné
les confrontations footballistiques entre les deux pays pour la qualification
au Mondial 2010. Les épisodes les plus marquants pour elle, et pour
probablement la majorité des Algériens, furent l'insulte proférée à l'encontre
du million et demi de martyrs morts pour libérer leur pays et l'autodafé du
drapeau national par des juristes égyptiens.
Il va sans dire
que le film «Djamila » avait, en son temps, marqué les esprits de populations
entières et a permis, bien au-delà de la personne de l'illustre moudjahida, de
faire connaître la justesse du combat du peuple algérien pour recouvrer sa
dignité. Projeté dans de nombreux pays, le film eut tellement de succès que le
prénom «Djamila » devint à la mode et que le gouvernement français demanda son
interdiction en Égypte et au Liban.
Mais pourquoi
diable, Djamila Bouhired s'en est-elle prise à ceux qui l'on glorifiée dans une
Å“uvre cinématographique, majeure à l'époque? Ce ne sont pas ces personnes qui
sont à l'origine des actes répréhensibles et mesquins qui ont envenimé les
relations entre les deux pays. Bien au contraire, elles ont été le ciment qui
maintint, des décennies durant, l'amitié et le respect entre les deux peuples.
Magda, n'a-t-elle pas, à plusieurs reprises, déclaré son admiration pour madame
Bouhired et pour le sacrifice légendaire du peuple algérien, même pendant la
guerre médiatique? Et Youssef Chahine ne disait-il pas dans une phrase
intraduisible en français mais qui, en substance, signifie «J'aime tout ce qui
est algérien »?
Mais lui qui a
réalisé, en coproduction avec l'Algérie, le «Retour de l'enfant prodigue » sait
parfaitement que «Djamila » finira par retrouver Bouhired. Et, tout comme Tom
Baxter dans le film au titre prémonitoire de Woody Allen, l'héroïne fugueuse
retournera dans son écran pour la postérité et le bonheur de générations de
cinéphiles.
* Docteur en
physique Montréal (Canada)
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Ahmed Bensaada*
Source : www.lequotidien-oran.com