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Des manifestants dressent le bilan du Hirak



Le mouvement populaire pacifique est, aujourd'hui, à son 10e vendredi de manifestation. Le bilan de ce long parcours de protestation est vu sous différents angles. Certains manifestants voient en l'annulation du 5e mandat et la démission de Bouteflika, un acquis, alors que d'autres estiment qu'à ce jour, aucun acquis n'est à signaler.«Leur man?uvre a échoué»
Installées sur un banc public à la place du 1er-Mai, Faïza et sa copine attendent avec impatience la fin de la prière de vendredi pour entamer leur manifestation hebdomadaire. Elles sont à leur neuvième marche. «J'ai juste raté la première marche du 22 février», précise Faïza. Dressant le bilan de dix vendredis de manifestation, cette comptable estime qu'outre la démission de Bouteflika, aucun acquis n'est à signaler à ce jour.
Elle rappelle ainsi les principales revendications du peuple qui portent sur le départ de l'actuel chef d'Etat, Abdelkader Bensalah, et du Premier ministre Noureddine Bedoui. «Au lieu qu'ils dégagent, ils sont en train de faire des projets et d'organiser des consultations. Ils sont carrément à l'opposé des exigences du peuple», dit-elle. Elle évoque aussi les «tentatives» pour diviser le peuple. «Ils ont une nouvelle fois utilisé la carte kabyle mais cette fois-ci, ça n'a pas marché. La preuve, les gens de la Kabylie sont déjà à la Grande-Poste pour prendre part à la marche de ce 10e vendredi. Finalement, leur man?uvre a échoué», ajoute la quadragénaire.
«La démission de Bouteflika n'a rien changé»
Hocine, commerçant, ne déroge pas à la règle. Chaque vendredi depuis le 22 février dernier, il descend dans la rue, comme des centaines de milliers d'Algériens, pour dire dégage au pouvoir en place.
Il estime que la démission de Bouteflika ne change rien puisque «ce sont les mêmes personnes qui sévissent toujours au pouvoir». Pour lui, l'union du peuple contre ce pouvoir reste le seul acquis. «Sur le plan politique, nous attendons toujours mais le peuple commence à comprendre que seule l'union lui permettra de sortir de cette situation», dit-il.
Plus de pessimisme que d'optimisme
A la rue Hassiba-Ben Bouali, Assia et ses deux s?urs pressent le pas pour atteindre la Grande-Poste, un lieu emblématique du mouvement populaire pacifique enclenché depuis le 22 février. Drapée dans l'emblème amazigh, cette fonctionnaire n'a raté aucune marche des vendredis depuis le 8 mars dernier. Une persévérance qui n'a pas pourtant empêché le sentiment de pessimisme de s'installer chez elle. Elle considère que hormis se réapproprier les espaces publics, le peuple n'a rien arraché de plus. «Pour l'instant, nous enregistrons plus de man?uvres politiques que d'acquis», dit-elle.
Pour elle, même la démission de Bouteflika était jouée à l'avance et qu'elle était prévue. «C'était juste une question de temps», ajoute-t-elle.
Assia ne cache pas que la tournure que prennent actuellement les évènements la rend encore pessimiste. Elle cite ainsi l'incarcération du patron de Cevital, Issaâd Rebrab. D'ailleurs poursuit-elle, «ils ont réussi à démotiver une partie de la population, la population kabyle qui est très présente ici à Alger. Ils ont tiré la balle qu'il fallait et ont réussi leur coup. J'espère que la population kabyle va se reprendre et qu'on ne va pas céder à leur man?uvre», conclut-elle.
«Ces gens au pouvoir n'ont pas honte»
Agée de 75 ans, Fatima arrive droit de Saïda à l'ouest du pays. Après avoir passé la nuit de jeudi chez sa fille à Alger, la septuagénaire a gagné, hier vendredi, la rue pour manifester contre le pouvoir en place. Parée de l'emblème algérien, Fatima est sortie marcher dans la capitale avec sa fille et ses petites-filles. «Je suis sortie contre la hogra qui règne depuis l'indépendance», dit-elle.
En évoquant l'indépendance de l'Algérie, un bref souvenir lui traverse l'esprit. «A l'indépendance, je confectionnais le drapeau algérien avec ma mère en le décorant avec des sequins», se souvient-elle.
Fatima salue ainsi le peuple algérien, qui pour elle, a été à l'origine de l'annulation du 5e mandat et de la démission de Bouteflika. «Aujourd'hui, le peuple maintient sa revendication pour le départ de tout ce pouvoir qui l'a maltraité durant des années». Et d'ajouter : «Ces gens au pouvoir n'ont pas honte. Je ne comprends pas pourquoi, ils ne veulent pas partir et laisser nos enfants vivre leur vie. Ils s'accrochent au pouvoir alors que le peuple leur demande de partir. Même le chien quand on lui ordonne de sortir, il s'exécute et quitte les lieux.»
La Saïdie cite à l'occasion l'injustice dont elle a été victime. «Je suis divorcée et je n'ai aucune entrée d'argent. J'ai fait des démarches pour bénéficier d'une part de la pension de mon défunt père, mais ma demande a été rejetée sans motif», raconte-t-elle. Aujourd'hui, la vieille dame ne vit que de 3 500 dinars par mois. «Peut-on vivre avec 3 500 dinars», s'interroge-t-elle.
D'énormes acquis
Rencontré à la place Khemisti, Lakhdar estime que les acquis du mouvement populaire sont énormes. Il évoque d'abord, ces milliers, ces centaines de milliers, des millions de personnes qui sortent chaque vendredi. «Cet enracinement est quelque chose de fondamental qui traduit une maturité et une volonté à un engagement extraordinaire. Une nette volonté d'arracher l'Etat de droit. Il ne s'agit plus de le négocier. Cette obstination traduit justement cette volonté de vouloir l'arracher», dit-il. Cela traduit, poursuit-il, «l'émergence d'une force qui, jusqu'à ce jour, ne s'exprimait pas et qui s'exprime avec force aujourd'hui.» Pour lui, en premier lieu la jeunesse qui dans sa majorité, a rompu avec l'ancienne génération. «Ce sont des universitaires ouverts sur le monde et connectés via internet et les réseaux sociaux qui échangent énormément entre eux, qui ont développé un esprit patriotique impressionnant qui m'a subjugué même moi, qui était un militant du PAGS dans la clandestinité», ajoute-t-il.
Deuxième force «admirable» citée : la présence féminine. «Elle est à la fois belle et rebelle. Les femmes sont majoritaires dans les manifestations. Elles sont présentes avec leurs slogans, leur volonté de se battre, ne subissant aucune influence et aucune limitation. Ça donne du tonus au mouvement de protestation». Il cite en troisième place, la couche moyenne de la société restée marginalisée depuis longtemps. «Aujourd'hui, elle entre en force dans la bataille politique et démocratique qui revendique l'Etat de droit». Selon Lakhdar, ces trois composantes sont celles qui font le mouvement de protestation populaire. «C'est un mouvement de transformation de la société et de sa gouvernance et c'est lui qui va tracer les perspectives de l'avenir du pays», dit-il encore.
Réappropriation des espaces publics
Retraité du secteur des hydrocarbures, Mohamed a marqué sa présence à toutes les manifestations des dix vendredis depuis le 22 février. «J'ai même marché avec les médecins et les avocats», assure-t-il.
Seulement, il regrette que le même système persiste au pouvoir. «Tant qu'ils sont toujours là, il n'y a pas d'acquis : Bensalah, Bedoui et son gouvernement illégitime. Bouteflika a installé ce pouvoir. Aujourd'hui, il est parti donc, ils doivent tous partir avec lui. Même Gaïd Salah n'a pas tenu ses promesses. Cela veut dire qu'il n'ont pas accordé de l'importance à ce peuple et à ses revendications», explique-t-il.
Par contre souligne-t-il, «leur entêtement a permis au peuple de s'unir. Le peuple s'est doté d'une maturité politique. L'aspect pacifique des manifestations est aussi un acquis». Et d'ajouter : «Nous avons réapproprié les espaces publics. Aujourd'hui, il reste Club-des-Pins et les plages privées à récupérer.»
Rym Nasri
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