Alger - A la une

Coup d'essai, coup de maître



Le livre amazigh, plus précisément le livre écrit en tamazight, peut désormais se targuer de constituer un marché, ou tout au moins de posséder les bases d'un créneau porteur en la matière.La preuve nous a été formellement donnée par le Salon du livre amazigh de Ouacifs, qui n'est pourtant qu'à sa première édition. Un premier coup d'essai qui fut, de l'avis de tous, un véritable coup de maître.
Le Centre de formation professionnelle et administrative de cette localité de la Haute-Kabylie a été, quatre jours durant, du 2 au 5 juillet courant, le c?ur de cette première manifestation culturelle de ce rang. Le temps caniculaire suffocant de ces jours-ci n'a aucunement influé sur l'affluence du public venu en très grand nombre. Il faut dire que cet engouement a étonné aussi bien les organisateurs que les nombreux participants, deux cent cinquante environ entre auteurs, éditeurs et conférenciers. Des convives, notamment les auteurs d'expression amazighe au nombre de 86 venus des diverses localités de Kabylie, mais également du pays chaoui, d'Oran, de Tlemcen et d'Alger, impressionnés par cette affluence. «J'ai participé à nombre de manifestations livresques et j'avoue que c'est la première fois que je vois autant de monde et de tous les âges», témoigne une jeune enseignante de tamazight, auteure de trois ouvrages, deux romans et une collection de nouvelles, venue des Ath-Yahia-Moussa, dans la région de Draâ-El-Mizan. Un avis que partage également un autre auteur venu des Ath-Wartilane, dans la wilaya de Sétif, qui avoue avoir été «impressionné» par les nombreux visiteurs. Des visiteurs qui, par ailleurs, ne venaient pas que pour «tuer le temps» ou encore prendre des photos-souvenirs avec des personnalités annoncées, puisque presque personne ne revenait sans faire des emplettes livresques ; et pour certaines consistantes comme ce quinquagénaire, venu d'Alger en compagnie de ses deux enfants, qui a acheté une bonne trentaine d'ouvrages en tamazight pour une somme avoisinant les 9 000 dinars. Un engouement pour le livre en tamazight que confirment plus d'un auteur et d'un libraire et autres éditeurs, dont certains ont même osé le pari de s'y spécialiser exclusivement à l'image de deux associés, qui ont une maison d'édition basée à Draâ-Ben-khedda, qui ont présenté, à l'occasion, une grande variété de livres en tamazight entre romans, nouvelles, recueils de poésie, voire même des essais d'histoire.
Par ailleurs, d'aucuns auront relevé le livre pour enfants en tamazight, présent en force. Il s'agit, pour leur majorité, de traductions, voire d'adaptations d'?uvres universelles. Ces ouvrages, admirablement illustrés et de très bonne qualité, étaient particulièrement ciblés par les enfants. Un créneau donc porteur qui intéresse au-delà du premier cercle d'auteurs renforcé continuellement par de nouveaux arrivés, dont des enseignants de tamazight qui y mettent leur expérience pédagogique.
«Je dois avouer que nous sommes satisfaits des ventes enregistrées durant ces quatre jours, au-delà de nos prévisions, surtout qu'il s'agit d'une première activité dans cette région que nous découvrons», affirme, toute contente, une jeune vendeuse pour le compte d'une maison d'édition venue d'Alger.
Autre satisfaction relevée, les acquéreurs de livres en tamazight ne se sont pas que les élèves qui étudient la langue à l'école, au collège, au lycée ou à l'université. Nombre de visiteurs ayant acheté ces livres sont d'un certain âge et n'ont appris à lire en tamazight que sur le tas.
Inversement, la «corporation» des auteurs en tamazight, jusqu'ici pullulant de «militants», dont parfois des autodidactes, est en train d'être «envahie» par les «connaisseurs». Notamment des enseignants qui, en s'investissant ainsi et en grand nombre dans l'écriture en tamazight, confèrent à la production littéraire amazighe davantage de «rigueur académique». «Ce qui augure des jours meilleurs pour notre littérature», soutient, à ce sujet, Rachida Ben Sidhoum.
Les Ath Ouacifs enfin chez eux
C'est connu, la région des Ouacifs est réputée pour sa population émigrée massive, aussi bien à l'interne qu'à l'externe. Une très large diaspora constituée, notamment, d'illustres hommes des lettres et des arts, en général, mais également de hauts cadres que ce «maudit pain» a éloignés de la terre des aïeux. Beaucoup de ce beau monde et de nombreux anonymes étaient présents à cette manifestation culturelle, à l'image du réalisateur Belkacem Hadjadj, ou ont été honorés, comme Mohand Ouyidir Ait-Amrane, l'auteur du célèbre hymne révolutionnaire Ekker a mmis umazigh et premier haut-commissaire du HCA (Haut-Commissariat à l'amazighité), dont le nom a été donné à cette première édition du Salon, le poète Benmohammed, la chargée de cours à l'Inalco et auteure Malha Benbrahem, l'auteur Tadj Saoudi, l'artiste chanteur Hacène Abbassi...
Parallèlement à ce florissant marché du livre, cette manifestation livresque a été également caractérisée par une série de conférences animées par des universitaires et des hommes de culture et autres auteurs. Des rendez-vous d'échange qui, eux aussi, ont été marqués par un auditoire visiblement assoiffé de rencontres du genre.
Le livre avant la boisson
Et, cerise sur le gâteau, le commissariat de ce Salon, avec à sa tête l'enseignant universitaire, auteur et animateur radio Hacène Halouane, a décidé d'offrir tout ce qui est resté dans la cagnotte de la manifestation, une quarantaine de millions, aux auteurs et éditeurs en tamazight ayant pris part à ce rendez-vous. Par ailleurs, il faudra parler des économies faites par le commissariat qui a préféré faire l'impasse sur l'achat des diverses boissons pour les invités dans le but de concrétiser cette idée géniale de leur acheter (auteurs et éditeurs) des livres d'expression amazighe à distribuer par la suite aux établissements scolaires et de jeunes de la région. Un geste loin de passer inaperçu puisque ayant «ému certains jusqu'aux larmes», témoigne Tahar Ould-Amar, auteur et membre de l'association socioculturelle Hadj-Mokhtar-At-Saïd ; cet amusnaw est l'un des chefs de la résistance anticoloniale de la région.
Hadj Mokhtar au secours de Lemseyyeh
L'autre originalité du commissariat de ce Salon, l'idée tout aussi géniale de consacrer une enveloppe financière à la reconstruction de la demeure éternelle de Ahmed Lemseyyeh, un illustre poète errant de la région, du XXe siècle (1877-1951). «Un poète du XIXe siècle au secours d'un autre du XXe siècle», affirme, non sans pointe d'humour, Djamal Laceb, auteur, conférencier et membre du commissariat du Salon.
Des révélations juvéniles
Nous ne pouvons passer sous silence les talents artistiques révélés à l'occasion de ce Salon : les quatre nuits des nombreux participants à cette manifestation ont été égayées par des spectacles de chant, de danse et de théâtre. Des spectacles animés par les associations et groupes locaux à l'image, notamment, de la chorale polyphonique Tilelli n wegdud ou encore l'équipe de Break-Dance et la troupe de théâtre Ixulaf d'Agouni-Fourrou.
Ceci sans oublier les jumeaux magiques Aït-Challal, auteurs de magnifiques fresques murales sous forme de portraits de figures illustres de la littérature amazighe, entre autres Mouloud Mammeri, Mohand-Saïd Boulifa, Bélaïd Ath-Ali, Taoues Amrouche, Fadhma Ath-Mansour... qui habillent désormais la clôture du site d'accueil de cet événement.
Ce bilan positif, à première vue et à chaud, doit avoir des lacunes, voire des écarts qui «vont sans aucun doute être repérés et étudiés à l'effet de rectifier le tir», soutient Tahar Ould-Amar pour qui, «déjà d'aucuns, parmi les invité(e)s, s'accordent à qualifier le Salon de réussite que nous devons à une équipe ''la?mer zrigh'', comme dira notre ami Usalas». Comme cette remarque liée à la période de programmation de la manifestation que certains participants verraient bien durant les vacances scolaires de printemps, par exemple.
Mohammed Kebci
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