Alger - A la une

Camus et le processus de réconciliation



Après 60 ans, les plaies ne sont pas encore cicatrisées. Les séquelles de la guerre d'Algérie sont toujours présentes de part et d'autre de la Méditerranée et la réconciliation des mémoires reste un chantier en cours. Etant moi-même né en Algérie, dans une famille de Français d'Algérie depuis plusieurs générations, je me sens concerné par les sujets qui touchent à ce pays. Ils sont délicats à traiter car la façon de les aborder peut heurter les uns ou les autres, ce qui n'est pas mon intention, laquelle peut être trouvée dans «Les mémoires réconciliées», ma modeste participation à la tentative d'apaisement des ressentiments. Les combattants ne furent pas seulement sur le terrain militaire.Des intellectuels participèrent à ce conflit qui ne voulait pas dire son nom, en s'engageant d'un côté ou de l'autre, contribuant à mobiliser l'opinion publique. Jean6Paul Sartre et Albert Camus sont ceux qui ont le plus marqué cette période.
Albert Camus occupe une position singulière, à la fois par son origine et par sa notoriété.
Que penserait aujourd'hui l'un de nos plus grands philosophes du processus de réconciliation, quelle part y prendrait-il' Bien évidemment, il est impossible de le savoir, mais l'on peut tout de même se faire une idée, hypothétique, des réactions qui auraient été les siennes. Camus s'est préoccupé très tôt, dès 1935, du sort réservé à la population indigène qui était dans un grand état de pauvreté. Il l'a décrite misérable, opprimée et humiliée dans «Misère de la Kabylie».
Par la suite, pendant la guerre d'Algérie, il fut déchiré entre ses valeurs humanistes qui l'amènent à comprendre la nécessité de réformes pour améliorer le sort des Algériens et sa solidarité avec le petit peuple des Français d'Algérie dont il était issu. Il faut se souvenir qu'il était pauvre de naissance, orphelin de père très tôt. Camus a toujours refusé le terrorisme du FLN, avec son cortège d'attentats aveugles. Il n'admettait pas les actions qui visaient des civils innocents. Il rejetait l'idée que sa mère, qui vivait dans ce pays qui était le sien, puisse être la victime d'un attentat aveugle ou qu'elle soit obligée de quitter sa terre natale.
«Nous devons condamner avec la même force et sans précautions de langage, le terrorisme appliqué par le FLN aux civils français comme, d'ailleurs, et dans une proportion plus grande, aux civils arabes.». (Chroniques algériennes)
Mais Camus reconnaissait le droit des Algériens à plus de justice et d'égalité. Il a condamné clairement la torture et les exactions contre les populations civiles. Malgré son refus du terrorisme, il est resté fidèle à ses convictions contre la peine de mort et il a demandé la grâce des Algériens condamnés à mort, et cela même dans la période pendant laquelle il ne s'exprimait plus, publiquement, sur la guerre.
«On a le droit et le devoir, de dire que la lutte armée et la répression ont pris, de notre côté, des aspects inacceptables. Les représailles contre les populations civiles et les pratiques de torture sont des crimes dont nous sommes tous solidaires.». (Chroniques algériennes)
«On doit aborder de front l'argument majeur de ceux qui ont pris leur parti de la torture: celle-ci a peut-être permis de retrouver trente bombes, au prix d'un certain honneur, mais elle a suscité du même coup cinquante terroristes nouveaux qui, opérant autrement et ailleurs, feront mourir plus d'innocents encore.». (Chroniques algériennes)
Camus était viscéralement attaché à l'Algérie et il ne concevait pas l'indépendance de l'Algérie, la séparation d'avec la France. Il rêvait d'une Algérie multiculturelle, multiconfessionnelle. Son erreur est peut-être d'avoir mésestimé le sentiment nationaliste algérien en considérant principalement le problème social. Déjà, à partir de 1939, dans L'écho d'Alger, il avertissait, sans succès, des dangers et de l'injustice du statu quo.
«Et pourtant, vous et moi, qui nous ressemblons tant, de même culture, partageant le même espoir, fraternels depuis si longtemps, unis dans l'amour que nous portons à notre terre, nous savons que nous ne sommes pas des ennemis, que nous pourrions vivre heureusement ensemble, sur cette terre qui est la nôtre. Car elle est la nôtre et je ne peux pas plus l'imaginer sans vous et vos frères que sans doute vous ne pouvez la séparer de moi et de ceux qui me ressemblent.» (Lettre à Aziz Kessous)
En fait, Camus est passé d'une volonté d'assimilation fraternelle à une solution fédérale qui ne verra jamais le jour. S'il n'était pas mort en 1960, aurait-il soutenu une indépendance avec des liens forts persistants entre les deux pays' Sa position avait évolué, il faut rappeler qu'Albert Camus n'a pas vécu la fin de la guerre. Un accident de voiture lui a évité de vivre les moments horribles des derniers mois de l'Algérie française et la douleur de voir l'exil de sa mère.
Albert Camus avait une position complexe: non colonialiste, mais non indépendantiste, il a longtemps espéré la cohabitation des deux peuples. Sans être en accord avec les ultras de l'Algérie française, il est resté à l'écart des demandes d'indépendance. Il comprenait la révolte, mais pas les atrocités associées. Il a toujours refusé l'usage de la violence comme moyen de se libérer du joug colonial, mais les Algériens avaient-ils une autre voie possible'
Répondant à une question quelques jours après la remise du prix Nobel: «J'ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s'exerce aveuglément dans les rues d'Alger, par exemple, et qui, un jour, peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice...» (rapporté par Le Monde 14 décembre 1957) En 1956, il avait proposé une trêve pour que les civils des deux bords soient épargnés. Sans succès. En quelque sorte, il souhaitait une guerre propre, mais cela ne peut exister.
Camus était déchiré, pris entre deux camps devenus irréconciliables. Sa vie, ses voyages, ses difficultés pour gérer sa vie sentimentale, entre la mère de ses enfants et les autres femmes de sa vie, furent marquées par sa passion de l'Algérie.
Les intellectuels parisiens s'opposèrent à Camus. Ils ne furent pas les seuls à le critiquer. À cause de son entre-deux, Camus fut rejeté de toutes parts, par ses amis algériens comme Mouloud Feraoun ou Jean Amrouche, mais aussi par les partisans de l'Algérie française. Ces attaques l'incitèrent à ne plus s'exprimer publiquement sur la question algérienne.
On ne peut enlever à ceux qui sont nés dans ce pays, succédant à plusieurs générations, le droit de l'aimer, de ressentir la souffrance d'avoir été forcés à le quitter et de raconter leur histoire selon leur point de vue.
Mais on peut aussi comprendre que les nationalistes algériens rejettent la position d'Albert Camus. Benjamin Stora, partage avec lui l'amour de l'Algérie, mais il a une lecture différente des évènements.
Il est probable, ou possible, que lorsque la réconciliation mémorielle sera plus avancée, Camus occupe une place centrale, qu'il soit une sorte de pont, un lien. Parce que les Algériens lui reconnaîtront le droit d'être un enfant de l'Algérie tout en étant resté fidèle à sa mère.
Parce que les autres accepteront sa demande de plus de droits et de justice pour le peuple algérien, reconnaissant que cela aurait été légitime. Parce que tous auront pris conscience des souffrances et du déchirement de cet homme, lucide et désespéré, qui furent partagés avec tous les hommes de bonne volonté. Cela arrivera peut-être quand de chaque côté, les uns et les autres prendront en compte la souffrance de tous et la légitimité de points de vue opposés. À ce moment-là, il est possible que chaque camp veuille se l'approprier.
«Si l'on veut que la France règne seule en Algérie sur huit millions de muets, elle y mourra.
Si l'on veut que l'Algérie se sépare de la France, les deux périront d'une certaine manière. Si, au contraire, en Algérie, le peuple français et le peuple arabe unissent leurs différences, l'avenir aura un sens pour les Français, les Arabes et le monde entier.». (Chroniques algériennes) Alors, Albert Camus, s'il n'était pas mort précocement, aurait-il oeuvré pour faciliter la réconciliation entre les deux pays'
Personne ne peut l'affirmer, mais personne ne peut prétendre le contraire.
Robert Mazziotta
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