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Bla cinima de L. A. Khodja projeté à Béjaïa



Bla cinima de L. A. Khodja projeté à Béjaïa
Mercredi dernier, les 13e Rencontres cinématographiques de Béjaïa nous ont permis de retrouver l'un des documentaristes les plus décalés et les plus talentueux de sa génération. Le dernier film de Lamine Ammar Khodja Bla cinima a séduit autant par la légèreté de sa mise en scène que par la gravité de son propos.La démarche est complexe malgré ses apparences de farniente : le réalisateur choisit comme épicentre de son film la salle de cinéma Sierra Maestra, rénovée et rouverte récemment mais où le 7e art est très rarement présent. Néanmoins, Lamine ne se limitera pas à l'enceinte de cette salle mythique, il va interroger son environnement immédiat : la placette de Meissonier et les personnages hauts en couleur qui y passent leurs journées.Bla cinima se veut pudique et percutant à la fois ; le cinéaste parvient, on ne sait par quelle magie, à tisser des liens avec les anonymes et à les faire parler, tantôt sur le cinéma ou plutôt le non-cinéma, tantôt sur leur vécu et leur situation socioéconomique. Petit à petit, se compose autour de la Sierra Maestra une mosaïque de portraits bouleversants qui forment sans le vouloir un film à part.De l'humour à la tragédie, du sarcasme à la plainte, nous découvrons la mélancolie d'Alger, ville où se croisent sans se connaître des drames secrets, des espoirs souvent sans lendemain et des jeunesses vieillies avant l'âge. Alors que le soleil et le vent font allègrement danser les feuillages des arbres, on aborde cette placette comme une «cour des miracles» où se cètoient des histoires aussi différentes que révélatrices d'une société mise à genoux par cinquante ans de soumission. Un jeune père de famille vit sans domicile fixe, sa femme et ses trois filles sont logées chez ses beaux-parents et lui se fait dépanner dans le garage d'un ami ; un frérot et son copain dissertent sur le cinéma, pensent que les salles doivent être transformées en centres culturels car les films d'aujourd'hui incitent à la débauche puisque l'un d'eux, étant adolescent, allait également flirter avec sa copine ; un vieux vendeur de coriandre traverse le documentaire sans jamais rien dire mais dont les gestes quotidiens dignes et éthérés, rythment le récit comme un métronome ; une vieille dame dit être possédée par le roi des djinns et déclare qu'elle est prête à médire de Bouteflika devant la caméra ; un ancien repris de justice veut libérer la parole des Algériens et estime que «l'explosion» est imminente ; une jeune fille de 18 ans, expulsée avec sa famille de leur domicile, rêve de devenir hôtesse de l'air, semble avoir porté le double de son âge et toise le spectateur jusqu'à le troubler ; un vieux quincaillier quasiment sans abri refuse tenacement de se plaindre ; un jeune de passage pense que le film est réalisé pour le compte de la chaîne Arte, etc. En arrière-plan, on lit sur une armoire électrique : «Excusez-nous d'être en vie» !Nous transhumons d'un personnage à un autre avec cette constante impression de tanguer entre le rire et le cri, entre le drame absolu et une esthétisation nonchalante qui évite intelligemment le pathos. Lamine Ammar Khodja est brillant lorsqu'il s'agit de juguler l'émotion et de bannir la compassion facile et le racolage lacrymal. Aucun personnage ne nous donne l'occasion de le plaindre car le propos, malgré son extrême tristesse, est toujours digne, souvent ironique et ne laisse aucune place aux apitoiements de circonstance.Bla cinima a le mérite de s'offrir la liberté et l'ouverture d'esprit qui lui permet de déborder son cadre initial, s'aventurer dans des histoires intimes et se faire le réceptacle de confessions parfois déchirantes, sans jamais pour autant adopter la posture du juge ou du philanthrope bas de gamme.Sans doute, cette œuvre incarne à elle seule le slogan de cette 13e édition des RCB : «C'est le cinéma qui vous regarde» car l'on sort de la projection avec ce sentiment diffus d'avoir absorbé un lot de questionnements insolubles sur la société algérienne et d'en avoir tiré non pas des certitudes mais une plus grande capacité de doute sur l'ensemble de nos idées reçues.


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