Alger - A la une

Aux abattoirs d'Alger, c'est la culture qu'on égorge !



Aux abattoirs d'Alger, c'est la culture qu'on égorge !
«Par les cornes et la queue de Lucifer ! Nous jouons de malheur ! J'avais espéré monnaie de bon aloi et ce ne sont que jetons de cuivre et de plomb doré», un jour s'est écrié le Capitaine Fracasse, mis en scène littéraire par Théophile Gautier. Effectivement, quelle naïveté de la part du chroniqueur qui, dans ces mêmes colonnes, avait fait preuve d'enthousiasme romantique, croyant, quelle sottise, que l'herbe de la création allait devenir plus verte pour la culture à Alger. Que nenni, car il a fallu vite déchanter à la lecture du dernier Journal officiel. Le JO annonce en effet que la nouvelle ministre de la Culture abrogeait, par arrêté, celui de la ministre d'avant portant «ouverture d'instance de classement» des abattoirs d'Alger. Et de découvrir sur le coup qu'il ne sert à rien de rêver, et qu'il faut donc songer à point ! Flash-back, alors. En mars 2013, Mme Khalida Toumi avait, en trois coups de cuillère à pot, et sans même bétonner son dossier, décidé d'affecter les Abattoirs d'Alger à la culture. En soi, une décision de bon aloi, légitime et réjouissante. Certes. Mais là où le bât blesse le baudet, c'est qu'ailleurs dans le landerneau bureaucratique, les Abattoirs qui allaient être, théoriquement, affectés à l'activité culturelle, intéressaient davantage de par l'assiette foncière sur laquelle ils sont assis. Or, quand elle avait songé à les dédier à la culture, l'ancienne ministre savait pertinemment que leur périmètre était inclus dans un vaste projet de restructuration urbaine à Oued Kniss. Dans les projections était inscrite la construction d'une cité administrative intégrée où il y aurait notamment les sièges des deux chambres du Parlement et certains ministères. Cet agglomérat administratif devrait se situer dans le prolongement du quartier des banques et des affaires, sur l'axe Birmandréis-Ravin de la Femme Sauvage-Ruisseau.Mme Toumi ne pouvait pas ignorer non plus que la dévolution d'une telle assiette foncière ou la transformation des abattoirs en site culturel, serait soumise, in fine, à arbitrage supérieur. Et qu'il serait nécessairement l'objet d'un certain lobbying. L'ex-grande dame de la culture aurait donc joué sur un effet d'annonce en répondant favorablement à un souhait émis par de nombreux acteurs de la culture, relayés eux-mêmes par une presse acquise à la cause. Et c'est ainsi un dossier miné dont a hérité la nouvelle grande dame de la Culture, Mme Nadia Labidi, qui a du s'apercevoir, assez vite d'ailleurs, que la culture aux Abattoirs, c'était vraiment le type de vraie fausse bonne idée. Pourtant, nous fûmes nombreux à y avoir cru et applaudi des deux mains ! Convaincus que nous fûmes que les abattoirs, monument architectural de taille, pouvait être considéré comme relevant du patrimoine culturel de la nation, en vertu de la loi 98-04 de 1998 sur la protection des biens culturels, dûment répertoriée par l'UNESCO. C'est ainsi que se fracassent les rêves sur le rocher de la frivolité et de l'inconséquence ministérielle : les Abattoirs d'Alger, construits en 1929, seraient, à moins d'une décision contraire et souveraine du chef de l'Etat lui-même, rasés pour faire place nette à de futurs bâtiments R+9, comme on dit. La manière dont ce rêve de voir des abattoirs transformés en Mecque culturelle a été pulvérisé, traduit en fait une opposition entre deux logiques inconciliables. Et c'est en fin de compte la logique administrative qui s'impose au besoin de culture dans une capitale où elle est en interminable agonie. Logique bureaucratique contre logique culturelle, le match était finalement joué d'avance. Dieu que c'est pénible de voir que les ronds-de-cuir et autres titulaires de maroquins ministériels ou préfectoraux, ont, plus que jamais, la fascination du béton ! A défaut d'avoir celle de la pierre noble qu'il faudrait plutôt préserver et inscrire dans «l'inventaire général des biens culturels classés» ! Et ce sont toujours les mêmes qui décident que l'on construise dans la proche proximité de la plus ancienne mosquée d'Alger, un hideux parking automobile qui bouche la vue d'un monument historique. Et c'est encore les mêmes qui, à Ténès, pour élargir une route, détruisent au bulldozer un portique datant de la civilisation romaine. On vous disait bien que ces gens-là, n'ont pas la même conception que vous et nous de la pierre, car pour eux, une pierre est une pierre, c'est-à-dire un caillou. Donc, un vulgaire obstacle physique à éliminer pour mieux injecter du béton ! Avec des têtes en béton pareilles, Alger ne sera pas Marseille, Rome, Pékin, Lyon ou même Toulouse qui ont leur Artbattoirs ! Un rêve de créer à Alger une aire culturelle continue et cohérente, accueillant Dar Abdeltif, le Musée des Beaux-arts, la Bibliothèque nationale, les éventuels abattoirs culturels et, dans le prolongement, le Palais de la Culture et le Palais d'hiver du Dey, aura été anéanti. Assassiné par les égorgeurs, équarisseurs, écharneurs, tripiers et autres mégissiers de la bureaucratie. Pour l'instant, hélas, mille fois hélas, aux abattoirs d'Alger, c'est la culture qu'on égorge !N. K.


Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Nom & prénom
email : *
Ville *
Pays : *
Profession :
Message : *
(Les champs * sont obligatores)