
Adieu Noureddine, adieu grand frère !Par Maâmar FarahAprès trente années d'absence totale aux cérémonies officielles, je ne sais pas ce qui m'a pris, ce jour-là , de répondre à l'invitation qui m'avait été transmise pour assister à la cérémonie de distribution du prix de la presse du président de la République qui se tenait à Djenane El Mithak, sur les hauteurs d'Alger. Et quand je vis le visage rayonnant de Naà't Mazi qui s'était levé pour venir m'étreindre, je sus que le destin m'avait appelé là pour le revoir une dernière fois.Tous ceux qui me connaissaient m'avait apostrophé pour me dire que Naà't Mazi me cherchait partout. Le hasard fit que nous partageâmes la même table ; mieux, les cartons qui portaient nos noms se trouvaient côte à côte. Une fois passée l'émotion des retrouvailles, je lui demandai des nouvelles de sa santé : «Tu sais, me répondit-il, à 81 ans, je peux m'estimer heureux. J'ai eu un grave problème qui a failli m'emporter, une méchante hernie mais après l'opération, ça va mieux...» M. Sellal était venu nous saluer. Il lança une boutade à propos des deux anciens d'El Moudjahid et passa aux autres invités.Nous évoquâmes des souvenirs impérissables de cette rédaction où nous avions connu les plus belles choses : l'engagement révolutionnaire, la passion journalistique, l'amitié sincère... Noureddine a toujours été un exemple pour moi : il était totalement pris par son travail. Il l'accomplissait comme un soldat et son front à lui, c'était la révolution socialiste. Grand admirateur de Boumediène, il en parlait encore ce soir-là en martelant le même discours qu'il tenait dans son bureau dans les années 1970. Aux modes passagères et aux retournements de vestes successifs, nous avons opposé, tous les deux, une fidélité presque maladive à cette révolution qui tenta de supprimer l'exploitation de l'homme, redonner sa confiance aux fellahs, moderniser la société, édifier une économie indépendante; bref bâtir la grande Algérie tant rêvée...1977 : premières désillusions de BoumedièneLes premières désillusions amenèrent le Président Boumediène à tenir des propos inhabituels comme ce discours au Palais Zighoud-Youcef où il semblait ébranlé par les grèves à la RSTA et la SNTF. Une collation était prévue à la fin du discours et quand on l'invita à la présider, il jeta le mégot et eut ces mots qui résonnent encore à mes oreilles, «je ne sais pas si le socialisme réussira un jour en Algérie», avant de quitter la salle précipitamment, laissant hôtes et invités pantois ! Plus tard, mais au cours de la même année, Boumediène réalisa que les nationalisations des terres, dans le cadre de la révolution agraire, ne portaient que sur une superficie infime de la globalité des exploitations. Il réalisa à quel point, la réalité était loin des serments idéologiques qui voulaient écraser des «bourgeois» créés par notre imagination ! Les vrais gros propriétaires terriens étaient les amis de la France coloniale et leurs terres furent nationalisées dès l'indépendance... C'était à l'occasion du congrès de l'Union des paysans. Mon éditorial, ce jour-là , portait sur le sujet. Le ministre de l'Information appela Noureddine et ce dernier l'informa qu'il y avait justement un édito sur le sujet. Le ministre demanda à le voir. Il fut censuré et Nourreddine en était désolé. Le lendemain, je lui remis une lettre dans laquelle je demandais à quitter la politique. Il essaya de me convaincre de rester. Je lui répondis que «l'agriculture et le monde rural étaient mon domaine réservé à El Moudjahid où j'avais quartier libre et je n'ai jamais été censuré...» Il respecta ma décision.C'est ainsi que fut fondée la rubrique «Magazine» en dernière page du journal où je lançais les premières chroniques «Les choses de la vie». Mon frère et collègue Akli Hamouni me rejoignit et nous nous amusèrent comme des fous... jusqu'au jour où je fus démis de mes fonctions pour une photo-légende représentant le problème de l'eau potable à Alger, prise par Saâd Gatt. On était au début des années 1980 et Naà't Mazi n'était plus là ! A sa demande, il avait quitté la direction : la déboumédianisation ne l'arrangeait pas.«Tu passes les deux éditos !»Naà't Mazi revient à El Moudjahid en 1983 et me demanda d'intégrer un groupe d'éditorialistes. Chaque 8 novembre, j'avais pour habitude de publier un édito sur la promulgation de la Révolution agraire. Ce 8 novembre-là , Naà't Mazi était à Paris pour la couverture du voyage de Chadli. Il avait envoyé un édito sur cette visite. Quand je me présentai devant feu Abderrahmani, rédacteur en chef lâchement assassiné par les terroristes, ce dernier ne savait quoi faire. La Révolution agraire était passée de mode et il y avait déjà un édito... Il appela Naà't Mazi à Paris. Ce dernier lui dit d'un ton ferme : «Tu passes les deux éditos en page Une.»Plus tard, il me proposa le poste de rédacteur en chef adjoint. Mes conditions : former une équipe pour la nationale et l'économique. La nationale fut confiée à Kheà'reddine Ameyar et une grande rubrique économique fut créée, avec à sa tête Omar Belhouchet, avec, comme éléments centraux, nos amis Benchicou et Dzanouni. Coup de tonnerre au 20, rue de la Liberté. Ces journalistes de gauche bien «marqués», en butte à la censure, allaient diriger des rubriques !Ce furent quelques mois de bonheur?: on avait décalé les ouvertures protocolaires pour des sujets sociaux?: pénuries, bureaucratie, problème de transports. Le titre le plus osé fut cet «ALGER NOYéE» qui s'étalait sur les 8 colonnes de la Une. Branle-bas de combat à la Wilaya, à la Mouhafadha du FLN et au secteur militaire. Les trois chefs se rendirent à El Moudjahid pour protester contre cette couverture des inondations... Naà't Mazi me demanda de monter pour assister à la rencontre. Je compris, plus tard, qu'il voulait que je sois témoin de son intransigeance et que j'en fasse le compte-rendu aux autres qui lui reprochaient sa «mollesse». Il tint un langage ferme et refusa de sanctionner Aà'ssa Chenouf, l'auteur de l'article...C'est au cours de cette période que se posèrent des problèmes liés à une gestion administrative et dirigiste de la presse. Algérie Actualité était en verve et posait des problèmes au pouvoir dont il arrangeait cependant l'aile libératrice qui réglera ses comptes à l'aile conservatrice lors du 5 octobre 1988. Notre consœur Malika Abdelaziz fut victime d'une mesure arbitraire. Elle fut renvoyée du journal. La mobilisation des confrères pour contrer cette mesure qui venait de la Présidence fut immédiate. Nous ne tarderons pas à nous joindre au mouvement. Bachir Rouis, ministre de l'Information, appela Naà't Mazi : «Où allons-nous si des responsables de rubriques et même de la rédaction se mettent à signer des pétitions '». Noureddine m'en fit part, me conseillant de lever le pied sur l'accélérateur car la responsabilité impose une certaine réserve.La fin d'une expérience unique !Quelques mois plus tard, je déposais ma démission sur son bureau. Il ne comprenait pas. Nous avions fait du bon boulot, grâce à la mobilisation de toute la rédaction dont les meilleurs éléments étaient jusque-là marginalisés et censurés. Ma décision était prise. Je n'en avais pas parlé aux autres mais, en descendant les escaliers, je fut surpris de croiser Omar Belhouchet. Salutations d'usage. La secrétaire m'appela pour me dire que Omar venait de déposer sa démission. Les Hommes sont comme ça dans ce métier ! Notre expérience touchait à sa fin et c'est ce boute-en-train de Mohamed Hamdi, vieux de la vieille, qui a eu finalement raison : «ça ne marchera jamais !», avait-il prédit.Et un jour, Noureddine m'appela pour me dire qu'il m'avait choisi pour être le rédacteur en chef du nouveau quotidien du soir Horizons, dirigé par Lyès Hamdani : «Je ne vois pas qui, mieux que toi, peut faire un journal populaire destiné aux jeunes...» Je quittais El Moudjahid pour le quatrième étage mais je gardais un contact permanent avec mon grand frère Naà't Mazi.Plus tard, nous lançâmes Le Soir d'Algérie dont le premier numéro zéro fut imprimé sur les rotatives d'El Moudjahid. Noureddine eut un geste qui enchanta toute l'équipe : il refusa que nous réglions la note d'impression. Un geste que je n'oublierai jamais.Au cours de ces dernières années et à chaque fois qu'il y avait un billet ou une chronique sur les réalisations de l'ère Boumediène, il m'envoyait un petit mot de félicitations. Idem pour mes positions sur le plan international qui sont toujours guidées par l'anti-impérialisme et l'anti-sionisme (des mots, disent certains, comme si l'actualité n'était pas suffisamment révélatrice de la force de ces deux ennemis des peuples !).A Djenane El Mithak, on avait parlé de long en large de tous les sujets mais, dans chaque phrase, dans chaque mot, dans chaque silence, il y avait cette passion qui nous dévorait le cœur : le journalisme... En me quittant, après plusieurs photos souvenirs, il me demanda de garder le contact. Son visage était rayonnant. J'étais loin de m'imaginer que, quelques semaines plus tard, il allait subir une opération délicate à Alger, à la suite de laquelle il fut évacué à Paris.Je l'ai appelé sur son numéro de portable algérien. C'est un beau-frère à lui qui me répondit courtoisement pour m'informer que l'état de santé de Noureddine était grave et qu'il se trouvait en salle de réanimation.Je compris que le grand homme de la révolution et l'un des pères fondateurs du journalisme post-indépendance était au plus mal... Ce jeudi, la nouvelle est tombée comme un couperet !Adieu, frère, tu nous manqueras !PS : il est impossible de résumer la vie professionnelle de ce grand homme respectable et respecté par les confrères mais aussi par beaucoup de lecteurs et d'observateurs. Je n'ai pris que quelques instantanés qui m'ont marqué personnellement. J'ai voulu témoigner et j'ai certainement omis des faits, des noms... C'est forcément subjectif parce que vu par les yeux du jeune journaliste qui est rentré un jour dans le bureau du dirlo pour l'entendre ordonner : «Pas de “vous” entre nous. on dit “tu” entre collègues et confrères !» Le soir même de mon premier jour de travail, il m'appela dans son bureau : «Et bien toi, tu es du genre rapide ! Tu rentres le matin dans ce journal et le soir tu signes une pétition !», je répondis timidement?: «C'est par solidarité, monsieur...» Il me prit au dépourvu : «As-tu lu le texte de la pétition, au moins '» Que vous le croyiez ou pas, j'avais signé sans lire. Un type aux lunettes et aux cheveux longs m'avait tendu la feuille : «Tu es nouveau ' alors, signe...»Noureddine me regarda longuement avant de me donner le secret de cette pétition : «Le gars qui t'a demandé de signer est M. Djamel Bensaâd, ton collègue. Il fait circuler une pétition pour repartir aux Etats-Unis...»Je m'en f... J'étais solidaire avec lui... Le hasard fera qu'une fois installé dans le poste de directeur de la rédaction d'Horizons et ayant reçu Djamel dans mon équipe, il me refit le coup de New-York, une ville où il avait vécu une grande partie de sa jeunesse. Mais sans pétition cette fois-ci car j'acceptais qu'il y reparte avec un ordre et des frais de mission. Et c'est Noureddine, Directeur général de l'entreprise, qui signa le document !Tous les deux ne sont plus de ce monde. Paix à leurs âmes !M. F.La disparition d'un honnête hommeNaà't-Mazi, un directeur, un confrère, un amiDe Paris, Ahmed HalliUn honnête homme, c'est si rare de nos jours, et dans ce pays, que la peine est plus grande à en parler au passé, comme si le défunt emportait avec lui quelques pans de ces valeurs morales, qu'on ne retrouvera bientôt plus qu'en visitant les cimetières.Noureddine Naà't-Mazi a «négocié» une trêve avec la faucheuse, puisqu'il est arrivé dans un état critique, et quasiment inconscient, à l'hôpital parisien où il a été transporté il y a quelques semaines. Ensuite, il a repris le dessus, et semblait s'acheminer vers une convalescence longue, mais tranquille, d'après ce que lui avaient dit ses médecins. De fait, il allait mieux jusqu'à ce mercredi soir, où il a eu coup sur coup deux arrêts cardiaques, et semble-t-il une péritonite, ce qui a eu raison de sa résistance.C'est donc avec beaucoup de surprise que j'ai appris son décès, ce jeudi 14 avril, alors que je m'apprêtais à retourner le voir ce vendredi. Je suis effectivement allé à l'hôpital ce jour dit, mais c'est pour assister, les larmes aux yeux, à la levée du corps de mon ancien directeur, confrère, et ami.Une anecdote pour illustrer le caractère du personnage, et sa vitalité : dimanche dernier, j'étais à son chevet à l'hôpital, et je lui rapportais quelques messages publiés à son propos sur Facebook. Ces messages de compassion, et de vœux de prompte guérison émanaient aussi bien de ses anciens collaborateurs, que d'autres citoyens qui le connaissaient simplement de réputation. Premier sourire, lorsque je lui ai lu ce message d'un confrère d'Alger l'invitant à déjeuner à son retour à Alger, «C'est un dur à cuire ! Tu peux lui dire qu'il est mon invité dans un bon resto dès son retour à Alger. Je compte sur toi Ahmed, et que j'ai ajouté : “Inutile de te dire que je me suis fait inviter aussi, et que j'ai choisi un établissement situé assez loin de la Maison de la presse, pour les raisons que tu connais” ». Il aurait sans doute éclaté de rire, quoiqu'encore affaibli par la maladie, s'il avait pu lire le message pour ce confrère : «Je t'assure qu'il ne pensait pas du tout à la mort, et qu'il se voyait déjà au resto, sans BW ni HB, dont on a parlé toi et moi. J'espère que la disparition d'un fidèle n'annulera pas la messe, comme dirait Cheikh Chemssou». Puis, juste après ma lecture d'un message particulièrement élogieux à son égard, Naà't m'a dit avec un grand sourire : «Ne me dis pas qu'il n'y a que des messages de ce genre, il y en a quand même qui ont dit du mal, non?'». J'ai juste répondu à ma manière : «Si moi, je dis du bien de toi, je ne vois pas qui pourrait se hasarder à dire le contraire, surtout en commentant mon message. Le premier qui s'aventure à le faire, je le massacre, même si c'est notre ami X qui était par ailleurs ton “chouchou” si je me souviens bien». Et nous voilà partis à larder, en un duo parfait, le dos de notre ami X d'estafilades dont il a sans doute ressenti les brûlures à ce moment-là . Pendant près de deux heures, nous avons ainsi évoqué les souvenirs du passé, et moi tentant le plus souvent, non sans succès, de l'amener sur le terrain de la médisance.Alors que j'allais sortir de sa chambre, je lui ai encore arraché un grand sourire, en lui lançant : «La prochaine fois que je reviendrai, je vole un livre dans la bibliothèque qui est en face dans le couloir». Je lui avais dit lors de ma précédente visite que j'allais lui offrir un livre, à titre de réparation, et en souvenir de celui que je lui avais «volé» jadis. Je lui avais raconté, en effet, l'année dernière qu'en plus de son livre, j'avais aussi «volé» celui d'un autre de mes directeurs, Mohamed Brahimi El-Mili, à qui je rends hommage au passage. Si je vous raconte tout ceci, ce n'est pas pour tresser des lauriers à un serviteur de l'État, souvent décrié et paradoxalement par ceux qui le connaissaient le moins, mais pour témoigner. J'ai travaillé de longues années avec lui, ou à côté de lui, et je ne garde que de bons souvenirs de cette période en dépit de nos désaccords et de nos prises de bec, qui n'ont laissé aucune trace d'animosité. Et maintenant le fait le plus probant, et le plus important à mes yeux, et que je raconte pour la première fois : un jour, un haut responsable du ministère de l'Information de l'époque qui me soupçonnait, à tort, de «comploter avec un groupe du comité central (du FLN)», avait demandé à Naà't-Mazi de me licencier. Noureddine refusa tout net, et je crois bien qu'il a rarement eu recours à cette mesure, parce qu'il n'était pas de cette engeance aussi méchante que docile.Et me voilà , en l'espace d'une semaine, confronté à deux douleurs consécutives : la première a été celle de la mort de mon confrère Abdelkrim Lakhdar-Ezzine, que j'ai recruté à la sportive d'Algérie Actualité en 1982. La seconde, c'est le décès de Noureddine Naà't-Mazi, qui m'a recruté à El-Moudjahid, en 1972. Le destin nous joue souvent de tels mauvais tours. Aux deux familles, touchées par le deuil, je présente ici mes condoléances les plus attristées.A. H.- Arrivée aujourd'hui de la dépouille à 9h du matin. Aéroport H.'boumediène.-'transfert vers le siège du Journal El Moudjahid.- Enterrement cimetière El Alia.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Le Soir d'Algérie
Source : www.lesoirdalgerie.com