Il y a cinquante
ans, l'Algérie accédait à l'indépendance. Cent trente-deux années de
colonisation et de massacres féroces ont trouvé leur terme dans une dernière
explosion de violence. Depuis, les dirigeants algériens et français tentent, sans
succès, de trouver la voie vers une relation apaisée, voire amicale.
La tentative de
Jacques Chirac, du temps de sa présidence, d'établir un traité d'amitié entre
les deux pays, constitue le dernier échec en date.
LES RAISONS NE
MANQUENT PAS
La plus
généralement invoquée est l'instrumentalisation de cette question par la classe
politique des deux rives. A l'évidence, la normalisation des rapports entre la France et l'Algérie ne
saurait relever stricto sensu de la politique étrangère des deux pays. Elle a
un impact lourd sur les enjeux intérieurs. Dans un tel cas, on sait depuis
longtemps que l'immobilisme constitue le plus sûr des refuges pour les
dirigeants politiques. Cette explication reste sans doute trop courte.
La violence extrême de l'invasion coloniale et
de la guerre d'Indépendance est également mise en avant. Elle aurait engendré
un tel fossé, soulignent certains, qu'il faudrait des décennies pour le
combler. L'exemple de la réconciliation franco-allemande, intervenue peu de
temps après la fin de la boucherie de la Seconde Guerre
Mondiale, milite contre cette hypothèse.
QUE L'ON PERMETTE
A L'ALGERIEN QUE JE SUIS DE PROPOSER UN POINT DE VUE l
Deux digressions…
Dans les années
quarante, la ségrégation était pratiquée officiellement aux Etats-Unis. L'armée n'y échappait pas. Le corps
expéditionnaire dépêché en Europe à l'époque y était soumis. Les campements comportaient ainsi des
toilettes pour les Blancs et des toilettes pour les Noirs. Les prisonniers
allemands avaient accès aux toilettes pour les Blancs. Leur couleur leur
donnait ainsi une supériorité sur les soldats noirs d'une armée dont la mission
était, en principe, de libérer l'Europe de l'emprise allemande…
Le 8 mai 1945, le monde vivait dans
l'exaltation de la fin du nazisme. L'avenir était paré des plus belles
couleurs, celles de la démocratie, de la justice, de l'égalité. Le monde y
croyait, du moins le monde libre, pas celui des damnés de la terre qui vivaient
sous le joug colonial et qui étaient exclus de cette vision édénique. Pour
preuve, le jour même de la victoire sur le nazisme, le gouvernement français
mettait à mort des dizaines de milliers d'Algériens, dans la plus gigantesque,
la plus barbare, la plus aveugle des ratonnades…
Très peu de voix s'élevèrent à l'époque pour
pointer la concomitance temporelle entre l'ouverture supposée d'une ère nouvelle
et la perpétration de ce massacre.
Ces deux digressions illustrent l'existence
d'une grille de lecture occidentale qui transcende les frontières géographiques
au profit de frontières mentales. Le premier exemple montre ainsi un
télescopage entre l'ennemi égal (l'Allemand) et le compatriote inférieur (le
Noir). Ainsi, le fracas de la guerre n'empêche pas que la paix s'inscrive comme
une suite évidente du silence des armes.
La réconciliation
franco-allemande était inéluctable puisqu'à Paris, on n'a jamais cessé de lire
Goethe ou Schopenhauer et d'écouter Beethoven pendant qu'à Berlin, Diderot et
Voltaire trônaient sur les chevets et que Debussy régnait sur les gramophones.
A l'inverse, l'attitude vis-à-vis de minorités nationales, perçues comme porteuses
d'un imaginaire étranger, est marquée par la méfiance, voire l'hostilité. Aux
Etats-Unis, la question noire, bien qu'ayant perdu de son acuité, demeure
prégnante. Pour s'en persuader, on peut débusquer sans trop de mal les relents
de racisme qui imprègnent les critiques vis-à-vis d'Obama
dont le moins qu'on puisse dire est qu'il n'a guère bousculé l'establishment étatsunien. En France, retenons deux faits entre mille.
Après la première guerre mondiale, un ossuaire a été érigé à Douaumont en 1921.
Il comportait les dizaines de milliers de noms
des soldats morts sur le champ de bataille. Aucun patronyme à consonance
africaine ou arabe n'y figure. Pourtant, des dizaines de milliers de fantassins
issus des colonies sont morts dans les combats. A la fin de la seconde guerre
mondiale, l'armée d'Afrique qui s'était illustrée lors du débarquement de
Provence a été blanchie. Après avoir remporté la victoire, ses soldats noirs et
arabes ont été remplacés par des Blancs. Il fallait éviter de voir défiler sur les
Champs-Elysées une armée trop colorée. La victoire
devait être blanche… Même des esprits réputés libres ne sont pas exempts de
cette attitude. Au 19ème siècle, les exemples sont légion, du doux Victor Hugo
s'indignant devant les exactions commises contre les Arabes, tout en rappelant
que la barbarie est africaine, à Tocqueville approuvant les massacres et
l'incendie des villages. Plus près de nous, Albert Camus manifestait certes de
la compassion à l'égard des Algériens ; pour autant, cette compassion n'allait
pas jusqu'au soutien à leur lutte de libération.
Il ne s'est manifesté que pour condamner la
violence d'où qu'elle vienne, mettant sur le même plan celle de l'oppresseur et
celle de l'opprimé. Il était sans aucun doute de bonne foi. C'est bien cela le
plus choquant. Sa structure mentale lui interdisait de penser l'indigène comme
un acteur possible de son propre destin.
En fait, il faisait partie de ces nombreux
amis condescendants que Hannah Arendt détestait autant que les ennemis
malveillants. Cette profession de foi n'a pas empêché la philosophe juive de
tomber dans le même travers. Elle avait adopté le selber
denken, le penser par soi-même qu'elle estimait
inséparable du penser en se mettant à la place de tout autre. Cette attitude
indépendante lui a valu d'encourir les foudres de l'écrasante majorité de la
communauté juive, notamment après son livre-reportage
sur Eichmann dans lequel elle pointait la célèbre thèse de la banalité du mal.
Ses positions publiques contre l'Etat juif auquel elle préférait l'Etat
binational y ont également contribué. Néanmoins, son inconscient parle même
quand elle déclare son soutien aux Palestiniens. Elle appelle ainsi à
l'édification d'un Etat dans lequel les Arabes apporteraient leur contribution
à l'Å“uvre de construction par les Juifs de la Palestine. Elle
s'est donc arrêtée sur le chemin qui mène du penser par soi-même au penser en
se mettant à la place de tout autre. Reconnaissons toutefois son immense mérite
de l'avoir ouvert.
Dans
l'inconscient collectif de l'Occident, il s'agit d'un impensable, sauf s'il
s'applique à l'intérieur de sa propre sphère. Un Français pourra ainsi aisément
s'identifier à un Allemand ou à un Etasunien. Que l'on se souvienne de
l'éditorial de Jean-Marie Colombani dans le Monde daté du lendemain des
attentats du 11 septembre 2001. Le titre se suffit à lui-même : « Nous sommes
tous des Américains ». Il aurait pu faire des variations infinies autour de cet
intitulé. Nous aurions eu droit ainsi à : Nous sommes tous des Irakiens, après
les dizaines de milliers de morts qui ont suivi la « libération » de l'Irak, ou
Nous sommes tous des Congolais après les millions de morts du Kivu, voire Nous
sommes tous des Palestiniens après le massacre de Gaza. Ce n'était tout
simplement pas possible : les Irakiens, les Congolais, les Palestiniens sont
dans une altérité, une infériorité qui supprime toute possibilité de se mettre
à leur place. L'Algérie s'apprête à fêter le cinquantième anniversaire de son
indépendance. Fêter est un bien grand mot. Pour l'heure, le mot d'ordre semble
être curieusement la discrétion. Cela aurait pourtant été l'occasion de
rassembler le peuple, au-delà de tout ce qui le divise, en lui proposant de
revisiter son histoire récente. Rêvons un peu : Cela aurait été surtout l'occasion
d'en finir avec un discours mortifère qui attribue à la colonisation tous les
bienfaits ! Un sentiment très (trop) largement répandu au sein de la population
relaie la thèse pied-noir du paradis perdu. Cette commémoration aurait eu pour
mérite de montrer la colonisation sous son vrai visage, celui des coupeurs de
têtes, des enfumades, des emmurements, qui l'ont
rythmée. On aurait su ainsi que des millions de gens ont été massacrés de
différentes façons depuis 1830 jusqu'en 1962. Les Algériens auraient appris ce
qu'ils ne savent pas nécessairement puisque personne ne le leur dit, à savoir
qu'à la veille de l'indépendance, ils étaient analphabètes à 90 %, que leur
espérance de vie était inférieure de 25 ans à celle de leurs « compatriotes »
Français. Ils auraient appris les villages de regroupement, les camps
d'internement, les grandes famines comme celle de 1926 dans laquelle un quart
de la population disparut. Une occasion de rater, une de plus ?
De ce côté-ci de la Méditerranée,
on met les bouchées doubles. Malgré la campagne électorale, l'Algérie se taille
la part du lion dans les médias, notamment publics. C'est qu'il s'agit de
profiter du silence officiel algérien pour faire avancer la thèse française. En
réalité, l'Algérie n'est qu'un prétexte. Elle n'est montrée que comme une
parenthèse dans la longue Histoire de France. Même si les paysages sont
Algériens, les acteurs sont Français. On s'acquitte rapidement du devoir de
vérité en montrant des soldats indifférents assassinant des paysans dans l'Est
algérien, paysans dont on ne verra pas les traits. En revanche, les visages des
soldats sont montrés plus souvent qu'à leur tour. On les verra dans les bras de
leurs mères, embrassant leurs fiancées en pleurs avant de monter sur le pont du
navire qui les emmène vers Alger. On les retrouve sur la route de Lakhdaria (ex Palestro), effrayés
mais juvéniles et le teint frais. On nous annonce en voix off qu'ils mourront
dans quelques jours dans une embuscade. Si je n'avais pas été Algérien
moi-même, peut-être que j'aurais réagi comme au spectacle des vieux westerns où
je prenais parti pour les cow-boys contre les méchants Indiens. Les mêmes
recettes, largement éprouvées, sont mises en Å“uvre dans ces prétendus
documentaires. Quand on voit des Algériens, il s'agit soit d'une masse informe,
vociférante, soit l'ombre d'un paysan marchant courbé sous son turban. Les
Français nagent, dansent, s'inquiètent. Il en est même qui compatissent, ou
tout au moins se posent des questions sur la misère indigène. Cela ne dure pas.
L'essentiel est consacré aux tourments moraux des soldats et aux intrigues
politiques qui secouent le cénacle français… Surprenant ? Certes non. La guerre
du Vietnam s'est arrêtée sous la pression de l'opinion publique aux Etats-Unis,
nous dit-on. C'est faire bon marché de l'héroïque résistance du peuple
vietnamien ! Disons que la pression populaire étasunienne y a contribué. Sage
réaction d'un peuple désireux de retrouver les chemins d'une morale mise à mal
par son armée ? Pas vraiment. 50.000 GI sont morts au cours de cette guerre.
Les télévisions montraient tous les jours des cercueils en provenance du
Vietnam. L'opinion a définitivement basculé au 50.000ème ! Il y eu dans le même
temps 5.000.000 de morts vietnamiens. Ceux-là n'émouvaient pas grand monde… Bush
fils s'en est souvenu. A l'époque de son expédition en Irak, il avait interdit
aux journalistes de filmer les cercueils de soldats étasuniens. En revanche,
ils avaient toute latitude pour montrer les cadavres d'Irakiens, qui se
comptaient, se comptent encore en dizaines, voire en centaines de milliers,
sans troubler la conscience du monde dit « civilisé »
REVENONS AU SUJET
DE L'ARTICLE
La réconciliation
entre l'Algérie et la France
ne doit pas être l'alpha et l'oméga de la politique algérienne. En tout cas, il
est hors de question de s'installer dans une demande permanente qui s'apparente
à la quête de l'aumône d'une excuse de la part de l'ancienne puissance
coloniale. L'Algérie doit travailler à se constituer, trouver enfin la voie
vers la modernité et le développement. Quand ce jour sera venu, elle sera en
situation d'exiger avec force le réexamen du passé. Pour autant, il n'est pas
interdit de s'interroger sur les raisons profondes qui ont conduit à la
faillite des démarches visant à « rabibocher » les deux nations. L'examen de
cette faillite montre qu'elle a des résonances universelles. Le principal
empêchement à la réconciliation entre l'Algérie et la France réside dans
l'incapacité française à éprouver de l'empathie vis-à-vis de ses anciens sujets.
Pire encore, alors que les décennies qui ont suivi l'indépendance algérienne
ont vu un recul du colonialisme, celui-ci retrouve des couleurs au moment où le
monde semble basculer vers un nouvel ordre.
Le discours
occidental retrouve (mais les a-t-il jamais perdus ?) des accents très 19ème
siècle. Du discours de Dakar à la libération de la parole raciste, le sentiment
de supériorité de l'Occident, mis en veilleuse à la suite du mouvement de
décolonisation, retrouve voix au chapitre. Le spectacle de divisions de l'OTAN
investissant des pays arabes ou africains n'est plus une vue de l'esprit.
Visiblement, des penseurs occidentaux pensent que la crise que traverse
l'Empire peut être résolue par l'aventurisme, la guerre et la rapine coloniale.
Seul problème, la configuration du monde a changé. De nombreux acteurs ont
émergé. La prééminence occidentale est de fait remise en cause et son primat
fortement contesté. Si l'Occident cédait à ses démangeaisons historiques, les
conséquences seraient autrement plus importantes qu'au 19ème siècle. Crispation
passagère ou lame de fond ? La réponse à cette question conditionne la suite de
l'histoire. La manière dont l'Algérie et la France solderont le passé colonial préfigurera le
monde de demain, un monde de guerre de tous contre tous, ou de paix dans une
égalité élargie aux confins de la
Terre.
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Posté par : sofiane
Ecrit par : Brahim Senouci
Source : www.lequotidien-oran.com