Les deux ventricules de la Méditerranée
Â
Tandis que l’évolution rapide du paysage européen commençait à nous cacher celle du monde alentour, en faisant l’unité du Nord, reléguant dans l’ombre de nouvelles et pourtant bien visibles fractures, les guerres du Golfe ont eu le mérite de mettre en lumière le monde méditerranéen.
Â
Nous voici tenus de dé-passer l’horizon conti-nental de pré-carré, de réfléchir aux causes de bouillonnement des pays du Sud et de redéfinir, vis-à-vis de l’ensemble de la Méditerranée, une politique globale, nette et droite. La deuxième caractéristique désigne la Méditerranée comme le berceau des civilisations judéo-chrétienne et arabo-berbéro-musulmane. Enfin, elle est le moteur de la spiritualité dont se réclament des centaines de milliards d’hommes et de femmes à travers le monde. Dans cette modeste contribution, de tous les Etats qui bordent la Méditerranée, il ne sera question que de deux pays, à savoir l’Algérie et la France. La situation géographique de cette dernière (la France), délimitée par trois frontières terrestres et trois rivages lesquels sont l’inverse des frontières, commande à sa politique de respecter une dialectique particulière: La France ne peut peser de tout son poids, notamment en Europe, sans les liens qu’elle a su nouer outre-mer et en particulier vers son sud et le sud pour la France c’est d’abord la Méditerranée.Des quinze pays qui bordent cette mer, «au milieu des terres», la France est la première puissance, grande donc est sa responsabilité dans le débat d’aujourd’hui. Marseille est en face d’Alger et la paix entre la France et l’Algérie règne depuis 1962 sans que la concorde «réelle» n’empreigne leurs rapports. Le constat est amer et les Algériens sont restés pessimistes… N’a-t-on pas dit qu’un pessimiste est un optimiste éclairé?
La Méditerranée, qui sépare ces deux Etats, a failli à une des missions qui la caractérise: la complémentarité positive.
Les indépendances et les échanges économiques devraient constituer la réalité de cette contrée. Qu’en est-il alors en réalité? La France des quinze dernières années à eu un comportement incompréhensible vis-à-vis d’une Algérie meurtrie par la violence et le terrorisme aveugle: embargo, instauration du visa, fermeture des consulats, etc.
Elle n’a entrepris aucune action pour aider l’Algérie à sortir de son dramatique cauchemar. Pire, elle a entretenu la dégradation de son image à travers ses médias notamment, entraînant ainsi un climat d’incompréhension entre l’Algérie et l’Union européenne.
Le climat en question a fortement nui à l’instauration des rapports entres elles. Mais l’espoir est revenu avec l’arrivée de Abdelaziz Bouteflika aux commandes du pays. Les choses ont réellement changé et les «relations ne sont plus dans un piteux état».(1)
La France, pays des valeurs universelles de la République, de la solidarité avec le sud auquel la guerre du Golfe a construit un mur alors que celui de Berlin s’écroulait, a opté depuis l’intronisation de Bouteflika à un véritable dialogue politique avec l’Algérie.
Il faut le souligner, les Algériens ont su expliquer -partout dans le monde- que les événements tragiques qui se déroulaient ici (rive sud de la Méditerranée) pouvaient avoir des répercussions graves dans le monde et c’est ce qui est arrivé (Etats-Unis, France, Espagne etc.). En tout cas, nos destins se sont trop croisés dans le passé pour que les Français puissent envisager un avenir totalement séparé. Nous (Algériens et Français) y perdrions les uns et les autres. Dans ce cas précis, le professeur Benchenane évoque la complémentarité négative (2). Le message du président Chirac envoyé en 1999 à Bouteflika à l’occasion du 1er Novembre abordait le sujet en soulignant que «l’ancienneté, la densité et la singularité des liens entre nos deux pays commandent un développement significatif de nos échanges afin de bâtir ensemble des relations fortes, sereines et ouvertes». Un tel horizon ne peut être atteint du jour au lendemain, mais ce n’est pas une raison pour conduire l’attelage dans la direction opposée(3).
Bouteflika, qui est considéré comme un espoir pour l’Algérie et la Méditerranée (Diaz Fernandez, président de la fondation Repsol), cherchait dès son arrivée à El-Mouradia à rattraper le retard que l’Algérie enregistrait avec l’UE, en comparaison à ses voisins de l’est et de l’ouest du Maghreb. Dans ses nombreux contacts, il a demandé à la France de jouer l’avocat auprès des instances européennes afin que les spécificités de l’économie algérienne soient prises en compte dans le cadre des négociations avec l’UE. Sur le plan continental, l’Algérie a appelé les Français à peser de tout leur poids pour que la grande Europe ne soit pas un prolongement sur le continent de l’Empire américain ni un nouveau saint Empire germanique du capital. Le fameux dialogue des 5+5 (France, Italie, Espagne, Portugal, Malte) s’est instauré pour contrebalancer le prolongement de l’Europe vers l’est. Les Arabes, les Algériens en tête, doivent aider l’Europe à surmonter ses faiblesses et ses contradictions face à certains problèmes. Guerre du golfe et alignement aveugle derrière les Américains. Problème palestinien: Indifférence de l’Europe sur cette question, voire sa résignation à voir s’approfondir chaque année davantage la haine entre Arabes et Israéliens, toujours plus séparés par les conceptions antagonistes du monde.
Montée du racisme dans plusieurs pays européens
En France: Phénomène le Pen, Affaire Giscard sur l’invasion et le droit du sang. Ces choses-là ne font pas partie des valeurs de la France. Max Gallo, ex ministre de François Mitterrand (Français d’origine italienne) me disait à l’occasion du colloque ‘la République, l’Europe et l’universel’ auquel m’a convié Jean Pierre Chevènement, à Belfort en 1991, que «lui, Isabelle Adjani et Yves Montand, sont selon la thèse giscardienne, des étrangers. Quelle aberration!»
Sur un autre chapitre, à propos de la dette algérienne, la position ambiguë de la France et de l’Europe était incompréhensive. On ne peut demander à un pays d’avancer dans le domaine des droits de l’Homme alors qu’on le laisse frapper aux portes du FMI et de la Banque mondiale pour régler ses problèmes. C’est une grande contradiction. L’ancienne «Mare Nostrum» sera-t-elle au siècle prochain une vraie mer médiatrice, propice aux échanges plutôt qu’aux confrontations de continents, de races et de religions plus dangereuses, à coup sûr, que celles des blocs de naguère? De la réponse que nous saurons apporter dépend une bonne partie de nos destins individuels et collectifs. Souvenons-nous toujours que, au centre de la France, Clermont-Ferrand est plus près d’Alger que de Berlin, que cette ville est plus éloignée de Marseille que ne l’est Alger.
La Méditerranée est notre premier horizon! Ces réalités géographiques se doublent de réalités humaines trop souvent passées sous silence. Quant aux migrations méditerranéennes, traditionnellement importantes, elles ne sont pas à sens unique comme on voudrait le faire croire, même si le rapport s’est inversé: 2 millions environ de Maghrébins vivent en France tandis qu’environ 230.000 Français vivent en Afrique du Nord.
Les flux migratoires ou touristiques observés ces dernières années entre la France et l’Algérie sont autant de liens qui tissent un ensemble, certes non homogène, mais «convivial» où chacun doit s’habituer selon la belle formule de Brazza, à savoir «comprendre, respecter et aimer». Ces liens n’ont rien de neuf puisque dans l’histoire de la libération de la France et de l’Europe, les Algériens ont bien versé leur sang et la présence du président Bouteflika aux commémorations du 60e anniversaire du débarquement en Provence était un signe de rapprochement entre les deux peuples méditerranéens.
Autant que la géographie, physique et humaine, l’histoire a fait de la Méditerranée un trait d’union, sans équivalent, dans l’univers entre les hommes à la fois différents et proches et dont les cultures «s’adressent -selon Maxime Rodinson- les unes aux autres».
C’est aussi une réalité dont devraient tenir compte les esprits rapides qui accentuent les oppositions, en ne voulant retenir que les clivages religieux.
Les relations méditerranéennes ont toujours dépassé la simple confrontation religieuse dont on s’obnubile souvent à des fins intéressées. Quant à ce dernier aspect, souvenons-nous de l’exemple de Cordoue, minimisé par l’historiographie chrétienne mais pourtant crucial. C’est dans cette ville arabe, hautement symbolique, que sont nés Sénèque et Lucain.
A suivre...
Naâr Abi Bakr
Militant, membre fondateur du PRA
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : sofiane
Source : www.voix-oranie.com