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Absoudre les Turcs ottomans au seul motif de leur islamité est un non-sens



Le torchon brûle entre Paris et Ankara. La fumée qui s'y dégage voile le ciel d'Alger. Paris, au seul motif (') de gardien jaloux des droits de l'homme et du citoyen qu'il a enfantés dans la foulée de la prise de la Bastille et de la révolution française de 1789, vient de voter une loi pénalisant le négationnisme du génocide arménien.
Le timing et le fait que la porteuse de ce projet de loi soit députée marseillaise où vit une très forte communauté arménienne ne seraient que pur hasard. Aucun lien donc avec l'approche des présidentielles de 2012 et encore moins un appel du pied aux 500 000 électeurs arméniens de France. Soit ! Il n'y a logiquement pas lieu de judiciariser l'histoire. «Il appartient aux historiens d'écrire l'histoire et aux enseignants de l'enseigner», avait déclaré Jacques Chirac lorsque l'Assemblée française avait voté en 2005 le projet de loi sur le rôle positif de la colonisation porté par Thierry Mariani de la droite populaire. Passons ! Le premier génocide du XXe siècle, celui oublié des Hereros, ne semble hélas pas perturber le sommeil des députés de l'Hexagone. Le cauchemar de cette tribu de l'actuelle Namibie commença lorsqu'en 1884, Bismarck, premier chancelier fédéral d'Allemagne, décida de placer ce territoire sous protectorat du Reich. Heinrich Goering (le père du tristement célèbre Hermann, longtemps considéré comme successeur potentiel de Hitler) sera le tout premier gouverneur civil de cette nouvelle colonie. Le soulèvement des Hereros en 1904 est l'occasion inespérée des Allemands qui rêvaient déjà de transformer ce territoire en une colonie de peuplement exclusivement blanche et se débarrasser ainsi de cette tribu gênante. Les autres tribus, quoique conciliantes, seront parquées dans des réserves «hautement surveillées». Le 2 octobre 1904, Lothar Von Trotha, alors commandant des forces coloniales dans le sud-ouest africain, promulgue l'ordre d'extermination: «Moi, le général des troupes allemandes, adresse cette lettre au peuple Herero. Les Hereros ne sont plus dorénavant des sujets allemands... Tous les Hereros doivent quitter le pays. S'ils ne le font pas, je les y forcerai avec mes grands canons. Tout Herero découvert dans les limites du territoire allemand, armé comme désarmé, avec ou sans bétail, sera abattu. Je n'accepte aucune femme ou enfant. Ils doivent partir ou mourir. Telle est ma décision pour le peuple Herero.» Quelques voix allemandes s'étaient élevées contre cet ordre d'extermination pour d'autres motifs qu'humains : «Nous avons besoin des Hereros comme vachers, certes en nombre réduit, et comme agriculteurs...» Mais Von Trotha sera soutenu par Guillaume II et la chasse à l'homme commença. Une seule issue qui mène vers le désert sera laissée aux Hereros dont la chance de survie est quasi nulle ; les Allemands ayant pris soin d'empoisonner les principaux puits sur leur trajet. Les massacres et les empoisonnements ont fini par avoir raison de cette tribu exterminée, en l'espace de deux ans, à près de 80%. Pour rappel et à titre comparatif, avec près de 16%, la Pologne est reconnue comme pays ayant le plus de pertes humaines (rapportées au nombre total d'habitants) lors de la Seconde Guerre mondiale. Ankara ne s'insurge pas contre ce deux poids, deux mesures mais contre-attaque en nous mettant en plein centre du conflit. L'important c'est de marquer plus que l'adversaire. A une question sur la «perméabilité » de sa défense, feu Stéfan Kovacs, le grand entraîneur du grand Ajax d'Amsterdam des années 1970, avait répondu : «Peu importe le nombre de buts qu'on nous marque, l'important c'est de marquer plus que l'adversaire.» L'Ajax était en effet une véritable machine à marquer des buts. Autrement dit, la meilleure défense c'est l'attaque, c'est à cela que me font penser Erdogan et le maire d'Ankara qui vient d'ériger (près de 50 ans après notre indépendance) une stèle à la mémoire des victimes algériennes... du colonialisme français. Le chef du gouvernement turc, en bon musulman qu'il est, serait sorti grandi s'il avait fait son mea culpa pour reconnaître officiellement la colonisation de l'Algérie par son pays et demandé pardon pour la tyrannie dont ont été victimes les populations algériennes. Les autorités turques, rassurées de la complaisance des pouvoirs algériens, évoluent très à l'aise sur ce terrain qu'ils savent parfaitement déminé. Une omerta totale est décrétée sur les massacres ottomans perpétrés sur les populations autochtones durant les 3 siècles de leur «présence» sur notre sol «pour nous protéger» comme veut nous le faire administrer la thèse officielle. En guise de glorification, nos villes et lieux publics portent encore et pour toujours (') les noms de nos bourreaux d'hier. Hussein Dey : le dernier des 28 deys d'Alger qui abdiqua devant de Bourmont le 5 juillet 1830 avec la garantie de conserver ses richesses personnelles et sa liberté. Raïs Hamidou : mi-pirate, mi-corsaire, c'est à lui qu'est revenu le triste honneur de bombarder la ville de Jijel en guise de représailles contre la révolte de 1804 qui a fait subir de terribles pertes aux forces ottomanes. Mourad Raïs, de son vrai nom Jan Jansen : notoire pirate néerlandais converti à l'islam après sa capture par des corsaires barbaresques et sévissant depuis, au compte et au profit de la régence d'Alger. Une ville et une frégate de la marine nationale portent son nom. Mustapha Pacha : général ottoman, gouverneur de Damas particulièrement réputé pour sa cruauté. Il avait écorché vif le gouverneur de l'Ile de Chypre qui s'est rendu avec pourtant des garanties de clémence. Pendant ce temps, l'évêque d'Hippone natif de Thagaste, l'illustre Saint Augustin est banni à jamais de l'histoire algérienne. A l'exception d'un lycée à Annaba, aucun édifice, aucune ville, aucune rue ne porte son nom. Il est vrai que celui qui exerça une forte influence idéologique sur Blaise Pascal avait commis l'imprudence de naître quelque 3 siècles avant l'islam. Jean Mouhoub Amrouche qui, sur son lit de mort, à quelques jours seulement de notre émancipation, n'avait qu'un seul regret, celui de ne pas voir l'indépendance de son pays, est interdit de cité dans toute l'Algérie. Durant «cette présence» donc, le nom de Kouloughlis est donné aux enfants nés de pères janissaires et de mères autochtones. Les janissaires étant originaires des Balkans, enlevés à leurs parents chrétiens dès leur tendre enfance, convertis à l'islam et «dressés» pour tuer. Tuer seulement. Les Turcs en avaient fait en effet de redoutables guerriers qu'ils avaient versés dans l'infanterie. Kouloughlis provient du turc Kul Oghlu, Kul dérivant lui-même de Kapikolu qui veut dire esclaves. Le tout signifiant fils d'esclave. Sans commentaire. Ils sont d'ailleurs tout aussi exclus des hautes fonctions étatiques réservées aux seuls Turcs. Le docteur Shaw, Laugier De Tassy, Pananti, Peysonnel, Venture de Paradis, Desfontaines, Raynal... ont immortalisé avec leurs écrits sur ce qu'avaient enduré nos ancêtres durant cette colonisation qui ne dit pas son nom.
Le despotisme sous ses formes
Les quelques passages des témoignages qui vont suivre sont choisis au hasard car les autres ne sont pas moins poignants. Dans Voyage dans la région d'Alger, en pages 185 et 186, le docteur Thomas Shaw (1692-1851) écrit :«Les garçons nés de Turcs et de femmes arabes ou maures ne sont point considérés comme Turcs. Il est vrai qu'ils sont reçus dans la milice comme soldats, mais ils ne parviennent point aux différentes charges de l'Etat et ne jouissent point, en un mot, des privilèges accordés aux soldats turcs. Le gouvernement a eu recours à ces restrictions pour éviter que les soldats ne s'alliassent en trop grand nombre avec les femmes du pays, et ne se rendissent ainsi un jour redoutables pour l'Etat par l'augmentation de leurs familles. Les Maures et les Arabes sont également exclus du corps de la milice, pour les mêmes motifs. Nous croyons devoir remarquer à ce sujet qu'il n'y a point ou peu de femmes turques à Alger. Elles ont en horreur ce pays, qu'elles regardent comme le réceptacle de tout ce qu'il y a de plus vil et de plus méprisable dans les Etats ottomans. Les véritables Turcs se contentent d'y avoir des concubines du pays ou des esclaves chrétiennes.» Filippo Pananti (1776-1837) dans Relation d'un séjour à Alger,en page 411 : «Le gouvernement d'Alger est une sorte de République militaire, dont le chef exerce le despotisme sous ses formes les moins déguisées.» En pages 244-245 : «La milice excède rarement dix ou douze mille hommes ; elle suffit pour tenir dans la crainte et la soumission une population de cinq millions d'âmes, qui déteste son joug en cédant à la nécessité d'obéir à de tels monstres.» Venture De Paradis (1739-1799) dans Alger au XVIIIe siècle,page 129 : «Le gouvernement algérien a pour principe de dépouiller les Maures et de leur faire toutes sortes d'injustices et de vexations pour les tenir asservis...» Jacques Philippe Laugier De Tassy était chancelier du consulat français à Alger entre 1717 et 1718. Dans Histoire des Etats Barbaresques qui exercent la piraterie, il écrit en pages 124-125 : «Ils (les Turcs) traitent les naturels et les autres habitants du pays avec mépris et cruauté. Ils sont tout injustice envers les esclaves et plus encore envers les sujets. Ce traitement a si fortement intimidé ces derniers que les Maures d'une ville entière trembleront à la vue d'un seul Turc. N'est-il pas étrange en effet que la disparité de plus de 200 Maures ou Arabes, contre un seul Turc, ne les anime point à secouer le joug aussi pesant '» Page 77 : «Les Maures et les Arabes, ayant été conquis par les chrétiens et ensuite par les Turcs, ont été dépouillés de toute leur substance et réduits à la dernière misère.» Guillaume Thoamas Raynal (1713- 1796) est philosophe et historien. Dans Histoire philosophique et politique des Etablissements et du Commerces des Européens dans l'Afrique septentrionale, il écrit en page 121 : «Les peuples asservis osent à peine lever les yeux sur ces odieux tyrans. Les Maures placés à une grande distance les uns des autres, dispersés dans quelques bourgades, réduits à un petit nombre, obligés de cacher le peu qu'ils possèdent, sacrifiés au moindre soupçon... Ils coulent des jours malheureux dans de mortelles inquiétudes.» William Shaler, le consul général des Etats-Unis à Alger n'est pas en reste. En page 32 de Esquisse de l'Etat d'Alger, il dénonce : «Leur (les Turcs) tyrannie comme l'oppression qu'ils font peser sur les provinces soumises à leur autorité... sont certainement sans exemple dans l'histoire des autres peuples.» L'auteur de Mémoires d'outre-tombe, François-René de Chateaubriand, pair de France, s'est ouvertement offusqué à la chambre des pairs et y dénonce «la non-assistance à peuple en danger». Il est cité par Raynal en pages 136-137 : «De petits intérêts de commerce ne peuvent plus balancer les grands intérêts de l'humanité : il est temps que les peuples civilisés s'affranchissent des honteux tributs qu'ils paient à une poignée de barbares.»
Les Turcs prenaient de force les épouses !
Lorsqu'un Turc se déplace quelque part à l'intérieur du pays, il ne se soucie nullement pour son hébergement et sa restauration. Il choisit la tente qui lui convient le mieux et décide d'y passer la nuit. Il ordonne au propriétaire maure ou arabe de donner une double ration d'orge à son cheval, de lui égorger un mouton sur lequel il avait jeté son dévolu et de lui préparer un copieux dîner. Lorsque l'épouse est à son goût, il s'en accommode. Les réticences du paysan disparaissent très vite après quelques injures suivies de coups de bâton. Le lendemain, il continue son chemin après avoir pris soin de prendre avec lui tous les restes du repas de la veille. Les populations autochtones vivaient sous la terreur constante. Elles sont soumises entre autres à des impôts dont elles sont souvent incapables de s'acquitter mais c'est sans compter sur la puissance de frappe des Turcs qui les délestent jusque de leurs burnous. Comme on peut le constater et pour paraphraser Coluche, à ce prix, franchement au lieu de nous garder la paix, ils auraient mieux fait de nous la f... Continuer à taire cette terrible colonisation c'est faire outrage à la mémoire de tous ces Algériens publiquement brûlés vifs, à tous ceux, pendus vivants aux crocs de bouchers jusqu'à ce que mort s'en est suivie, à tous ceux à qui on a sectionné les bras et promenés en ville à dos d'âne, tête tournée vers la queue... La dénoncer est le moindre des devoirs que toutes ces victimes attendent de nous. Absoudre les Turcs ottomans de tous leurs crimes à l'égard des populations algériennes au seul motif de leur islamité est un non-sens dans la mesure où la nôtre ne nous a pas épargnés de leur tyrannie. Reconnaissons tout de même à nos oppresseurs la réalisation, en un peu plus de 3 siècles, d'une dizaine de grandes mosquées, quelques hammams, leur citadelle et la fortification des remparts déjà existants de la médina. Ouel baraka fel qlil.
Yahia Ouazib
Paris 14 NB : L'ébauche de cet article a été rédigée quelques jours avant la publication de Tête de turc1. Aussi, je vous la transmets telle quelle.
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