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A quoi sert un architecte '



A quoi sert un architecte '
La politique du logement et par extension de la politique urbanistique menée depuis plusieurs années ne fait pas l'unanimité chez les architectes.Deux d'entre eux se sont exprimés au CEMA lors d'une table ronde organisée récemment autour de cette question sensible. C'est paradoxal, mais c'est dans les années 1970, sous Boumediene, lorsque l'Algérie était supposée vivre sous la dictature, qu'un véritable projet de l'habitat a été réfléchi de manière profonde et concertée entre les acteurs concernés.C'est le constat de Mohamed Larbi Marhoum, qui parle de projet fédérateur, partagé et valorisant car les avis de tous, dont spécialement ceux des architectes, étaient pris en considération dans l'élaboration des ensembles qui devaient répondre aux besoins de l'Algérien tout en tenant compte de son modèle social. Ses propos sont étayés par des faits historiques avérés telle la planification et la création d'organismes dédiés à l'urbanisme et gérés à un plus haut niveau de l'Etat.«Les architectes avaient droit à la parole», assure-t-il et cette vision stratégique a donné des résultats probants comme le cas évoqué de la cité des Annassers à Alger et dont on considère aujourd'hui que c'est un ensemble qui a très bien vieilli et qui offre encore un lieu de sociabilité qui contraste avec les cités-dortoirs des décennies suivantes. L'agencement de l'espace public qui le caractérise répond à une recherche urbaine très avancée. «C'était du boulot avec énormément de réflexion derrière», s'enthousiasme cet architecte à qui a été confiée la réalisation de l'Historial à Alger.Il s'appuie sur les esquisses qui ont été réalisées en amont du projet, convaincu qu'à cette époque on avait un projet de société qui se manifestait dans l'architecture, mais aussi dans les autres domaines de la vie publique, le cinéma, la littérature et les arts en général. Le revirement opéré dans les années 1980 n'a pas épargné la politique du logement.«Un ministre de l'époque a dit : ??Je n'ai plus besoin d'architectes''», rappelle-t-il pour expliquer comment on a été amené progressivement à ne plus réfléchir mais seulement à produire du logement. «L'intermédiaire n'était plus l'architecte, mais l'entreprise», constate-t-il en déplorant par ailleurs le démantèlement du ministère du plan, mais aussi le dépeçage d'une grande entreprise telle que la DNC dont les ingénieurs, parfois en partenariat (en général des pays de l'Est), savaient réaliser des choses qu'aucune entreprise aujourd'hui ne peut reproduire.Il évoque l'exemple de la salle Harcha, une structure en béton conçue en coupole et qui exigeait beaucoup de réflexion pour résoudre les problèmes inhérents à sa réalisation. Dans les années 1970, l'Etat avait fait appel à des architectes de renom tel le Brésilien Oscar Niemeyer (qui a conçu entre autres l'université de Constantine), preuve que les considérations de qualité et de modernité étaient prises en compte.A la mort de Boumediene, peu à peu les architectes ont été exclus du circuit à tel point que, estime-t-il, faire du logement est devenu dévalorisant. «Progressivement même le citoyen a perdu sa place dans le système et c'est ce que démontre le fait qu'aujourd'hui la relation entre l'Etat et le citoyen est de type Be to Be, c'est-à-dire individualisée et sans intermédiaire.» Cet état de fait n'augure rien de bon, notamment avec la perte de la mixité sociale. «La mixité sociale est un héritage de l'indépendance puisque les Algériens, par un concours de circonstance historique, ont été amenés à occuper indifféremment un habitat laissé vacant», explique-t-il.«On a tout fait faux»La tendance s'est poursuivie dans les premiers projets d'habitats conçus par les Algériens durant les années suivantes, mais ce n'est plus le cas pour la période actuelle où on assiste à la mobilisation des périmètres déclassés pour entasser à très grand nombre des citoyens de même statut social. «En l'espace de 15 ans, on a tout fait faux, s'insurge le même architecte, et à cause de ces grands ensembles (des milliers de logements uniformes confiés à un minimum d'entreprises) on assiste progressivement à une désagrégation de la société.»Et dire que sous le règne de Boumediene on avait projeté de limiter la population de la ville d'Alger à seulement 3 millions d'habitants à l'horizon 2000, mais surtout épargner la plaine de la Mitidja en créant des villes satellites au lieu d'une extension sans fin à laquelle on assiste aujourd'hui. C'est cette extension (exemple du vaste périmètre de Bab Ezzouar) qui a été pris en compte dans l'intervention de Halim Faïdi.Difficile à admettre mais cet architecte, faisant partie d'un groupe d'experts engagé par des instances de l'ONU chargées du patrimoine urbain, estime que le vieil Alger de la période coloniale a été construit graduellement sur le modèle de La Casbah. «Les premiers colons français ne savaient ni construire sur l'eau ni sur un espace aussi escarpé que la baie d'Alger et c'est pour cela qu'ils avaient d'abord étudié l'agencement urbain de La Casbah avant de se lancer dans l'extension de la ville, mais évidemment pour l'adapter à leur modèle de société», explique-t-il.Cette assertion se prête au débat, mais c'est sa critique des nouveaux ensembles d'habitation qui demeure pertinente en évoquant les problèmes sociaux qui peuvent être générés par tous ces blocs plantés n'importe comment sur des espaces de plus en plus vastes. «Aucun résident ne peut décrire le lieu où il habite si ce n'est par des numéros, celui de son appartement, celui de son bloc et le chiffre par lequel on dénomme l'ensemble», ironise-t-il, mais le plus grave restent les espaces intermédiaires, des zones informelles accentuant le fait que dans ce genre d'habitat on se retrouve dans un milieu qui n'est urbain ni rural, les deux ayant chacun sa propre codification de l'espace. Cet entre-deux dépersonnalise le citoyen qui aurait dû être au centre des préoccupations.La nécessité de répondre en urgence à la pression de la demande sur le logement ne justifie pas tous les ratages alors que des exemples existaient déjà durant la période coloniale lorsqu'on avait initié les grands ensembles qui avaient pour but d'offrir un logement pour les moins nantis et c'est le cas de Diar El Mahçoul (Fernand Pouillon). Un cas d'une réalisation qui casse avec ce qui se faisait auparavant, mais qui reste vivable car bien conçue et bien intégrée. Elle l'était d'autant plus que les chevaux mythiques qui ornent aujourd'hui le bas de la ville d'Alger du côté du Bastion 23 rehaussaient au départ la vue de cette cité.
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