Né au XVIe siècle de trois confluences successives (la poésie populaire andalouse zajal, la poésie populaire maghrébine dite aroud el balad et la poésie hilalienne), le melhoun n'a pas cessé de passionner au cours des siècles.Le XVIe siècle, c'est justement celui de Lakhdar Ben Khlouf, poète et mystique, qui a, en quelque sorte, établi les formes littéraires du melhoun tel qu'il a été pratiqué à travers l'ensemble du Maghreb et, notamment, en Algérie et au Maroc.Le melhoun reste à ce jour un art vivant et profondément ancré dans le terroir et les vieilles cités, même si les médias ne lui donnent pas la visibilité qu'il mérite. Il continue à rayonner aujourd'hui, notamment à travers ses nombreuses utilisations musicales tout en nous interrogeant sur divers aspects de ses origines, de son impact et de sa place dans la société.Qu'en est-il de la relation de ce genre avec la naissance d'une identité maghrébine arabophone chez des locuteurs dont l'arabe dialectal est devenu la langue maternelle à la place de la langue amazighe ' Dans quelle mesure a-t-il contribué à construire, produire et reproduire de l'identitaire ' Revenons donc sur la journée d'étude au CRASC, organisée sous la houlette de Ahmed Amine Dellaï, éminent spécialiste du domaine*.Choaïb Megnounif, de l'Université Abou-Bakr-Belkaïd (Tlemcen) engage la réflexion sur la fonction mémorielle du melhoun et l'affirmation de l'identité nationale en opposition au colonisateur d'hier. L'intervenant rappelle que toute action de libération débute par la parole, celle qui dénonce l'oppresseur et enfante la mobilisation.Or, quelle parole plus porteuse que celle des aèdes ' L'intervenant cite quelques extraits de qacidate pour la démonstration, observant que l'appel à la résistance s'y appuie sur le triptyque religion/langue/patrie en réaction au projet colonial de «désarmement moral des indigènes» selon, textuellement, le mot d'ordre de l'envahisseur. Par ailleurs, et contrairement à ce que l'on croit, les chantres du melhoun n'étaient pas tous des «poètes en turban». Le nom de Fatima Cherif de la tribu des Ouled Ahmed de Ghriss (Mascara), décédée à la fin du XIXe siècle, est rappelé.En conclusion, Megnounif souligne le désintérêt des historiens pour le melhoun en tant que source documentaire alors que pratiquement toutes les grandes insurrections ont été l'objet de qacidate dont les poètes ont été parfois des acteurs : «Pourtant, la science historique dans le monde n'a pas dédaigné les mythologies, les mythes, comme archives ! Il s'avère que c'est une constante de l'historiographie arabo-musulmane, que ce soit Al Massaoudi, Tabbari ou encore Ibn Khaldoun, de taire des faits essentiels que les poètes, eux, ont évoqué : El Bouhtouri, Abou Firas El Hamadani ont consigné les grandes affaires de leur temps comme les grandes batailles en Irak entre Arabes, Perses et Romains, mais pas les chroniqueurs d'alors». Plus culturaliste et considérant les productions du melhoun comme d'indéniables documents ethnographiques, Barka Bouchiba, de l'Université de Béchar, s'attache à y relever le reflet des particularités d'une communauté et d'une région données : «Ils nous renseignent sur la vie des gens, leurs m?urs et leur mode de vie».L'universitaire se livre alors à une compilation qui évoque les chants, les croyances, les rites, les danses, le maquillage traditionnel, les bijoux et une esthétique de la parure qui, pour certains, n'ont plus cours.Strophes à l'appui, il expose la diversité du patrimoine immatériel, différenciant chacun des espaces anthropologiques que sont les sous-régions de la Saoura.Que ce soit les tribus DouiMni' de la vallée du Guir, les Berbères des ksour du Nord, les Ghenanma en vallée de la Saoura ou les poètes de Tindouf, leur poésie leur fait apanage de la virilité (erroujoula), du cheval (signe de bravoure, hédonisme), du dromadaire (fortune) et de l'amour de la femme. S'arrêtant aux prénoms de ces dernières, Bouchiba note : «Ils sont révélateurs d'une anthroponymie particulière. Tous ceux existants n'ont cependant pas droit de cité en melhoun. Le poète opte parfois pour ceux qui renvoient à l'une ou l'autre qualité féminine qu'il apprécie».Par ailleurs, sachant ce qu'il en coûte à quiconque de toucher à la «horma», seuls les poètes peuvent se permettre de citer nommément celle(s) dont les charmes les ont envoûtés. Ils jouissent d'une immunité d'autant, précise-t-il, que «gare à celui qui se formaliserait, quelques féroces strophes fixeraient son ridicule dans la mémoire locale».Achour Sergma, de l'Université de Ghardaïa, focalise lui aussi sur le Sud algérien, précisément les wilayas d'Adrar et de Ghardaïa. Sa contribution est d'autant suivie que jusque-là la recherche a porté sur le melhoun du nord du pays. L'assistance a regretté la défaillance d'un communicant du sud-est du pays, ce qui aurait donné un tableau d'ensemble du melhoun au Sahara.Dans une première étape de son travail, encore en cours, Sergma s'est astreint à un débroussaillage du champ de recherche, le patrimoine en question étant, contrainte considérable, confiné à l'oralité : «Rien n'a été transcrit ni fait l'objet d'enregistrements audio.Cela est dommage, d'autant que le Touat se singularise en Algérie par une remarquable profondeur africaine qu'on retrouve dans son patrimoine immatériel. C'est vous dire que la priorité de mon travail, et de celui que je confie à mes étudiants, c'est le recueil, les recoupements et la vérification».Et, de ce qui a été collecté jusqu'à présent, il se confirme que la poésie populaire constitue un formidable réceptacle des éléments qui font la spécificité du groupe humain qui l'a vu naître. Ainsi, au plan ethnoculturel, tant pour l'africanité, l'arabité que l'amazighité, la question de l'identité est plus nettement marquée au M'zab comme chez Abdelouahab Hamou Fakhar, auteur des Larmes de la joie, ou chez Salah Tilichine dans Mon c?ur. Au plan socioculturel et religieux, la poésie du chant Ahellil en zénète dans le Gourara et la poésie chellalie dans le Touat et le Tanezrouft étalent le métissage des parlers locaux et africains (haoussa).En outre, ce métissage se double d'un syncrétisme entre islam et croyances animistes subsahariennes qu'on retrouve dans les rituels des cérémonies festives musulmanes (Mouloud, Achoura). Enfin, à l'analyse, dans la wilaya d'Adrar, le melhoun se subdivise en deux grandes catégories entre le chiirjid (sérieux) qui représente 80% du genre majoritairement voué au medh ennabaoui (évocation du Prophète) et le hazl (futile) où domine le ghazal, la poésie amoureuse.Sergma explique cette proportion par l'emprise de la multitude de zaouïas dans la région.Sur cette question, Ahmed Amine Dellaï suggère une autre explication qui tient plutôt à l'histoire. Pour lui, si le chant melhoun est majoritairement medh, c'est par le fait qu'il a été au XVIe siècle celui de la résistance à la Reconquista. Cela nous a rappelé que Lakhdar Ben Khlouf avait participé à la bataille de Mazagran contre les troupes espagnoles et lui avait consacré un fameux poème éponyme.L'engagement nécessitait de chanter des thèmes jugés mobilisateurs. Puis, abordant la question de la langue des poètes du melhoun, Dellaï affirme que dans le parler maghrébin qui s'est constitué à la faveur de l'arabisation, il «s'est créé un versant pour la création littéraire, une langue commune aux poètes, ce qu'on appelle une koinè» (lire encadré). Par un long travail de façonnement de la langue, des générations de poètes ont forgé dans le vernaculaire des XIV et XVe siècles un outil de création d'une grande richesse et d'une grande souplesse. Ici apparaît un paradoxe.En général, la poésie populaire est considérée comme peu recherchée et raffinée. Or, le melhoun est sophistiqué. C'est une koinè savante. A cet égard, la richesse de son lexique fait que, par exemple, les mots «gazelle» ou «vin», emblématiques de la poésie amoureuse et courtoise, possèdent chacun près d'une trentaine de synonymes alors que d'autres en comptent une cinquantaine !Cette pléthore s'explique par la nécessité d'éviter la répétition de termes à forte occurrence, au point que les poètes ont dû inventer des synonymes pour dépasser les limites du fonds dialectal. Ils ont puisé dans l'arabe classique en faisant subir aux mots des transformations d'ordre morphologique ainsi qu'une re-sémantisation afin de produire l'effet littéraire recherché. «Les poètes qui ont contribué à cet enrichissement de la koinè sont ceux qui possèdent une double culture, populaire et savante», affirme Dellaï.Un avis que ne partage pas Bouchiba pour ce qui est des poètes Doui Mni' dont le vernaculaire, estime-t-il, est lexicalement très proche de la langue arabe classique.A la fin de cette journée d'étude passionnante, Dellaï a retenu la conclusion suivante à propos de la langue et l'identité : «Le marqueur identitaire premier d'une communauté ou d'un individu est sa langue sachant les éléments structurants de premier ordre qui passent par elle, ce qui, sujet polémique, élargit la définition du marquage identitaire (?) dans le cas de changement de langue comme avec le phénomène d'arabisation après l'islamisation de l'Afrique du Nord.»Il a rappelé en ce sens que les «arabisateurs» du Maghreb, comme les Hilaliens parmi les derniers arrivés, ont perdu dans l'affaire leur dialecte d'origine pour adopter celui des Berbères arabisés, c'est-à-dire le parler maghrébin avec ses différentes déclinaisons régionales.*La journée d'étude a eu lieu le 13 avril dernier au siège du CRASC à Oran. La programmation éditoriale du supplément nous a amené àdifférer la parution de cet article.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Mohamed Kali
Source : www.elwatan.com