Théâtre. Ecriture dramaturgique, Le patrimoine Alloula



Douze ans après son assassinat à Oran, Abdelkader Alloula demeure une référence vivante du théâtre algérien, une sorte de phare qui illumine les créations actuelles. Le théâtre national est né au début du XXe siècle avec celui que l’on considère comme son fondateur, Allalou, dont le nom, coïncidence remarquable, est l’anagramme parfait de Alloula, comme si le hasard avait voulu signaler l’importance de leurs apports respectifs.

Le premier a, en quelque sorte, signé l’acte de naissance de la dramaturgie algérienne. Le second a marqué le théâtre post-indépendance. Entre les deux, d’autres auteurs et metteurs en scène se sont transmis en filiation leur expérience, procédant à chaque passage de relais à des adaptations, à des innovations ou à des ruptures. L’un des fils conducteurs de ce cheminement, tendu de l’an un du théâtre algérien (1907) à ce jour, fut celui de la confrontation entre un art « emprunté » au colonisateur avec ses normes classiques et la recherche d’une voie inspirée des formes d’expression populaires maghrébine ou spécifiquement algérienne. Le père fondateur, Allalou, avait déjà initié cette démarche en mettant en scène Djeha et en offrant ainsi au conte populaire ancien une scène de théâtre moderne. Il avait ainsi réhabilité la geste et le verbe traditionnels dans un cadre forgé par la culture gréco-romaine puis européenne. Plus tard, Ould Abderrahmane Kaki ressentit l’importance de cette « réappropriation » d’un riche patrimoine oral. Ahmed Cheniki, dans son précieux essai sur Le théâtre en Algérie, histoire et enjeux (Edisud, Aix-en-Provence, 2002), montre bien l’évolution de cette question à travers les époques et la manière dont chaque homme de théâtre tenta de lui trouver la meilleure affirmation. Dans cette recherche, Abdelkader Alloula apparaît comme celui qui avait poussé le plus loin possible à la fois la réflexion et la pratique, posant comme un postulat du théâtre moderne algérien la reprise de la halqa (ou séance), la tradition des meddah et des gouwal, conteurs et diseurs des marchés populaires anciens, dont le verbe était réellement un jeu théâtral. Son travail intellectuel et créatif continue à dominer aujourd’hui. Ainsi, ce n’est pas une surprise que Ziani Chérif Ayad inaugure la compagnie indépendante de théâtre qu’il rêvait depuis longtemps de créer par une pièce intitulée El Machina (le train) adaptée de Zenouba, fille de Bouziane, le veilleur de nuit, œuvre de Abdelkader Alloula. Cette première représentation de la compagnie El Gosto, installée à la fois à Marseille et à Alger, se déroule dans un wagon de train qui emmène une fille de douze ans, atteinte d’une maladie incurable, chez son oncle où elle doit passer ses vacances et qui amène ses compagnons de voyage à se confier et à dérouler leur histoire personnelle prise dans l’histoire du pays. La version originale de Alloula se situait dans les années 1980. L’adaptation de Ziani Chérif plonge au cœur des années 1990, en pleine tragédie nationale. La pièce sera jouée à Marseille en français au fameux théâtre La Criée puis en arabe au théâtre Massilia. Elle doit ensuite préparer sa tournée, au premier trimestre 2007, en Algérie, dans le cadre de l’évènement Alger, capitale culturelle du monde arabe. Ziani Chérif Ayad est le seul dramaturge algérien, et peut-être arabe, à avoir reçu, outre le Premier Prix de la mise en scène (1983), deux Grands Prix des Journées théâtrales de Carthage (1987 et 1989). Considéré comme « un des talents les plus sûrs » du théâtre algérien (Michel Golvin, Dictionnaire encyclopédique du théâtre), il a toujours axé son travail sur la recherche de textes de qualité et une adhésion sans réserve à l’apport de Alloula à la reformulation du quatrième art en Algérie. Cette reconnaissance et cet engouement des grands hommes de théâtre sont partagés par la nouvelle génération de metteurs en scène et comédiens. Ainsi, l’association El Ibdae, née cette année à Oran, est aussi attachée au répertoire de Alloula. L’idée de créer l’association est venue d’ailleurs du succès remporté en 2004 par ses initiateurs avec La folie de Salim, monologue écrit, mis en scène et interprété par Alloula en 1979. Une tournée nationale puis des participations à des festivals en France et au Portugal ont donné des ailes à ces jeunes dont la moyenne d’âge est de 26 ans. Leur nouvelle expérience est encore inspirée du dramaturge disparu dont ils ont « mixé » deux pièces écrites : El wajib el watani (Le devoir national) et Chaâb faq (Le peuple a compris). Enregistrées par la télévision en 1990, elles n’ont jamais été montrées aux téléspectateurs, 16 ans après. La générale a eu lieu le 14 septembre au TRO qui a apporté une aide appréciable au projet. Puis le bouche à oreille ayant fonctionné, la représentation durant le Ramadhan (28 sept.) a fait salle comble et aujourd’hui, les jeunes d’El Ibdae ont pris leur bâton de pèlerin pour chercher des mécènes. Leur metteur en scène, Jamil Benhamamouch, se trouve être le neveu de Alloula et à ce titre, il tient à préciser : « Ma parenté avec lui n’a rien à voir. A sa mort, j’avais 13 ans. Plus tard, j’ai essayé de connaître ce qu’il avait fait et j’ai découvert un théâtre riche, plaisant et plein de significations comme tous les Algériens qui ont vu ses pièces. Alloula appartient à tous ceux qui aiment le théâtre et à tous les Algériens. C’est comme ça que je le considère dans ma vie artistique. » Il y a sans doute plusieurs facteurs qui expliquent l’immense pouvoir d’attraction de l’œuvre mais aussi de la pensée de Alloula sur le théâtre algérien. On peut citer le fait qu’en dépit de sa popularité, ses pièces ont été peu vues, pour cause de censure directe ou de diffusion restreinte (la manière soft). On peut considérer le désir de ses pairs de rendre hommage à sa mémoire. Mais il est certain que c’est dans la qualité de ses pièces et l’originalité de sa démarche qu’il faut chercher le respect manifesté à son œuvre en tant qu’expérience la plus aboutie de donner aux formes ancestrales d’expression une dimension inscrite dans le théâtre moderne. D’ailleurs, ces formes ancestrales sont déjà d’une modernité saisissante. Quand les meddahs ou gouwals faisaient participer les spectateurs auxquels ils étaient mêlés, le Living Theater des années 1960 aux USA qui prônait le même principe n’était pas né. L’apport considérable de Alloula pose, par ailleurs, la question inépuisée de l’insuffisance des textes. Souvent, ce sont les gens de scène qui vont vers les gens de plume. Rarement l’inverse si l’on excepte Kateb Yacine, Mohamed Dib, Nouredine Abba… Le livre bouderait-il les planches ? C’est pourtant par le théâtre que de nombreuses œuvres littéraires sont allées à la rencontre d’un large public. Un débat qui mériterait d’être inscrit aux chapitres du Salon du livre.






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