Parution, fusil d’octobre de Bouziane Benachour, Attache obsessionnelle

Après sa démobilisation du corps des patriotes, le père Adda avait été versé dans le service du ramassage des ordures ménagères.

Cette « démobilisation » du personnage central qui concentre sur lui le combat contre le terrorisme (et pas uniquement) préfigure la fin des hostilités qui ont fini par être qualifiés officiellement de tragédie nationale. Vu sous cet angle et les éléments qui vont suivre le confirment, l’œuvre est un point de vue sur la réconciliation mais à une échelle strictement humaine, c’est-à-dire dénuée de toute référence à un choc des idéologies ou projets de société, des éléments du discours politique. Le cas évoqué de Benfodda, un philosophe assassiné par les terroristes qui lui reprochent de vouloir propager les idées du « siècle des Lumières », est l’exception qui confirme la règle car il ne saurait y avoir d’idéologie à Kouchet El Djir, le quartier périphérique de Wahrane, une excroissance de la misère qui prédestine ses enfants à la marge et qui sert de toile de fond au déroulement de l’intrigue. Une intrigue qui donne cependant autant de place aux petites joies de la vie (la naissance d’une fille) qu’à ses petits drames familiaux, à commencer par celui du héros qui perd son épouse suite à un accident de maniement de son arme, une « MAT ». En fait, ces initiales vont hanter le héros au point d’y associer son propre nom (M’rigea Adda Tienti). C’est de ce fusil qu’il s’agit et, par le truchement d’une attache obsessionnelle, il va faire l’objet d’une quête poussée jusqu’aux limites de la caricature, à tel point qu’on ira revendiquer sa restitution auprès de l’ONU ! Comme un vrai personnage, l’arme est dotée d’un nom : Fadhila. « J’aurais souhaité avoir mon fusil sur moi le jour de naissance de ma première fille. » Cette association d’un objet de la mort avec une preuve de vie introduite au chapitre X introduit le début de la fixation sur l’arme. Fadhila continuait d’occuper une place non négligeable dans sa mémoire alors que la paix était déjà rétablie et qu’il n’y avait aucune raison de craindre d’être surpris par ceux qui entretenaient l’enfer des années passées. La guerre fait partie du passé et le fusil, que lui-même a ramassé sur le corps d’un terroriste qu’il a éliminé, lui a été confisqué par les autorités, suite à l’accident qui a coûté la vie à sa première femme Djoher. La confiscation du fusil accentue l’idée de la fin de la « guerre » comme l’est celle menée en Egypte contre l’armée israélienne il y a près de 40 ans. Les deux guerres apparaissent comme sans gloire et c’est sans doute ce qui explique que Adda évite d’en parler. Mieux encore, dans la deuxième guerre qu’il a menée contre les hordes terroristes, il va jusqu’à épouser en deuxièmes noces Quâli, l’ex-femme d’un terroriste et fréquenter un repenti, Ghoulim Ettayeb décrit de la sorte : « De ses ascendants directs rejetés au fond d’une mémoire encastrée entre deux amnésies entretenues, il n’en avait retenu que quelques vagues souvenirs. » Mais loin d’être un islamiste djihadiste convaincu, le repenti a une drôle de motivation de monter au maquis avant de descendre offrir ses services aux forces de sécurité : sa bien-aimée a été violée par un policier qui n’est autre que son propre frère. C’est sans doute pour dire qu’il y a des destins individuels nettement plus motivants pour verser dans la violence que les fetwas les plus meurtrières des siècles des ténèbres. Cet aspect a d’ailleurs été largement évoqué dans les discours présidentiels pour justifier, au-delà des convictions idéologiques islamistes, le recours à la violence. Etonnante est en effet la similitude entre le concept du terrorisme de l’administration et des passages d’ontologie décrivant dans ce roman cette administration inhumaine. « A peine avait-il mis les pieds dans l’administration que le père Adda sentit une énorme gêne monter en lui. » Plus loin : « Il (Adda) se sentit ignoré dès le franchissement du seuil en ces lieux déshumanisés, hermétiques à la bonne humeur et cantonnés dans une hautaine réserve. Le cérémonial affiché n’a rien à envier à celui d’un blockhaus. » Le narrateur est particulièrement sévère au sujet des préposés aux bureaux : « L’individu à la face de tortue et au regard indolent donnait l’air d’être une branche de palmier nain dépouillé de ses feuilles. » Il décrit l’innommable pour mieux montrer une face hideuse de cette administration à laquelle la plus haute autorité de l’Etat accorde une part de responsabilité dans ce qui s’est passé. Cette responsabilité, le père Adda la décline, lui qui est connu surtout pour sa probité. Un citoyen idéal, mais qui finira par être rongé par le doute. Les références au réel ou aux discours ambiants sont nombreuses dans ce roman, à commencer par le fait divers (mort accidentelle d’une femme par l’arme de son mari patriote). A travers Benfodda, c’est, dira l’auteur, un clin d’œil à Bakhti Benaouda, assassiné par les terroristes et connu de son vivant, en plus de ses mérites intellectuels, pour être parmi ceux qui ont milité pour jeter les ponts entre les arabisants et francisants et casser un tabou. D’autres personnages aussi attachants les uns que les autres habitent ce roman et ce lieu, Kouchet El Djir, dont la description des lieux (un aspect peut être un peu négligé) se résume en quelques mots poignants : « Les maisons pauvres donnaient continuellement l’air d’être englouties dans une sorte de malédiction tranquille. »






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