Oran - Cybercafés


ORAN, entre accrocs et occasionnels, Ce qui fait courir les Oranais sur la Toile.

ORAN, entre accrocs et occasionnels, Ce qui fait courir les Oranais sur la Toile.

Quatre heures du matin. Mokhtar sourit une dernière fois à sa correspondante, lui souhaite une bonne fin de nuit et déconnecte sa session. Cela fait exactement sept heures qu’installé devant un ordinateur, il tchatche avec une amie française via une webcam: «faut que j’arrête, se rabroue-t-il. Je passe trop de temps sur Internet...

C’est fatigant et ça coûte cher».

Pour ses sept heures de connexion, Mokhtar débourse 420 dinars, soit 60 dinars l’heure: «heureusement que c’est le début du mois. Aujourd’hui, je peux régler rubis sur l’ongle mais dans pas longtemps je devrais encore réactiver mon ardoise», sourit encore l’internaute en tendant un billet de 500 DA au gérant du cybercafé. Les yeux rougis par sa longue veille, Mokhtar court se glisser dans son lit pour achever ce qui reste de la nuit. Le lendemain, il est attendu à son bureau pour une importante réunion de travail...

 A 47 ans, Mokhtar, marié et père de deux enfants, est un mordu de la Toile. Depuis cinq ans qu’il s’est mis à l’Internet, il passe presque toutes ses soirées (une moyenne de 05 heures) les yeux rivés sur l’écran de l’ordinateur. «Au départ, raconte-t-il, c’était pour mon travail. J’étais cadre dans une agence de communication et il est beaucoup plus facile de transmettre et recevoir les documents par mail. Et puis, petit à petit, j’ai appris à surfer, à visiter des sites et à presque oublier toute notion de temps. Avec la tchatche, je pense que je suis définitivement devenu accro». Grâce à Internet, Mokhtar s’est lié d’amitié avec bon nombre d’internautes, notamment de France, avec lesquels il échange idées, photos ou encore des fichiers de musique: «j’ai même eu, ajoute-t-il, à en rencontrer quelques-uns à l’occasion d’un voyage que j’ai effectué à l’étranger, ou lors de leur venue ici même à Oran». Le nombre de correspondants ? «Une dizaine environ avec lesquels j’ai un contact permanent. Chaque soir, je retrouve l’une d’elles (toutes sont des femmes) sur le net et on passe de longues heures à discuter et établir des projets de rencontre».

Comme Mokhtar, bon nombre de jeunes passent des heures et des heures à dialoguer sur des sites de tchatche et, si certains le font de manière innocente, d’autres ne suivent qu’un seul et unique but: susciter suffisamment de confiance chez leurs correspondants pour que ceux-ci les aident à émigrer. En tout cas, à leur fournir le précieux sésame de l’hébergement. Avant d’émigrer en Espagne, Djamel était de ceux-là. Fonctionnaire dans une entreprise publique, Djamel rêvait du jour où il pourrait quitter le pays et s’installer ailleurs. Pour cela, il s’était plongé trois longues années dans les abysses de la Toile, à la recherche du moyen de partir mais surtout de correspondants français, espagnols ou canadiens qui lui fourniraient éventuellement un hébergement. «Il passait toutes ses soirées dans le cybercafé du quartier, se souvient son frère aîné. Il était tout le temps connecté avec des étrangers et ne rentrait à la maison qu’aux environs de deux ou trois heures du matin». Malgré cette débauche d’énergie et d’argent, et las d’attendre un document qui ne venait pas, Djamel décida un jour de prendre le taureau par les cornes et de tenter le tout pour le tout: une bonne vieille «harga» qui le mena en Espagne, où il est actuellement clandestinement installé. «Je sais, continue son frère, qu’il avait plusieurs adresses en poche mais je ne suis pas sûr que l’un de ses correspondants lui ait assuré quoi que ce soit pour lui faciliter son entreprise».

 Très différent et probablement atypique, Hakim, lui, avoue ne rien attendre de l’Internet, hormis le plaisir d’endosser plusieurs personnalités: «pour chaque femme que je connais sur le net, je suis quelqu’un de différent. Avec C..., Française, divorcée depuis peu, je suis T..., traducteur vivant au Canada; pour N..., également Française mais célibataire celle-là, je suis A..., cadre résidant en Espagne, etc. Mon plaisir est de «jouer» des personnages... Ça dure quelques semaines, voire quelques mois et puis je «perds» le contact avec mes correspondantes pour en chercher d’autres...» A 25 ans, célibataire et mordu de cinéma (principalement de films d’espionnage), Hakim passe, lui aussi, le plus clair de son temps devant son Pentium 4 qu’il nettoie chaque jour avec soin. Ni son frère ni ses deux soeurs n’ont le droit de s’en approcher, c’est son trésor: «c’est un véritable maniaque, confirme son adolescent de cadet. Il lui arrive toutefois de me laisser utiliser son PC mais attention aux mies de pain...» Chaque soir, aux environs de 21 heures, comme un rituel, Hakim pose café et cigarettes sur sa table de travail, et se connecte sur Yahoo Messenger (messagerie instantanée): «en général, raconte-il, j’ai rendez-vous avec une seule correspondante mais il arrive qu’il y en ait deux ou trois en même temps. Je me livre alors à une véritable gymnastique pour pouvoir soutenir trois dialogues à la fois». Et, bien sûr, il lui est arrivé d’envoyer à l’une un message qu’il destinait à une autre, ce qui donne naissance à de terribles quiproquos «qui finissent généralement par le départ d’une correspondante furieuse», termine-t-il, amusé. Mythomanie ? «Je ne crois pas, non. Comme moi, je sais que beaucoup prennent ça comme un jeu. Dès que t’es sur Internet, tu sais que c’est virtuel et tu fais attention à ne pas trop le prendre au sérieux...» Peut-être. Mais Hakim reconnaît tout de même ne pas dialoguer avec des Algériennes... pour ne pas risquer une difficile rencontre: «si jamais je devais dialoguer avec une Algérienne, ce sera avec ma véritable identité». Ce qui ne lui est encore, évidemment, jamais arrivé.

 Il reste que Hakim passe, chaque soir, entre six et neuf heures collé à sa machine: «depuis mai dernier, j’atteins facilement neuf heures de connexion, au point d’en avoir mal à la nuque et aux épaules». Etudiant à l’USTO, Hakim est depuis deux mois en congé forcé: «nos enseignants sont en grève et je ne sais pas quand nous pourrons enfin passer nos examens. Du coup, j’en profite».

 Sans être particulièrement accros à l’Internet, les femmes ont également recours à la Toile comme moyen de communication et de dialogue instantané avec des amis ou proches vivant à l’étranger. C’est ainsi que la mère de Ilyès, accompagnée de son mari, se rend épisodiquement dans un cybercafé de Gambetta pour dialoguer avec son aîné résidant en France, et admirer via la webcam son petit-fils qu’elle n’a pas encore eu l’occasion de tenir dans ses bras. «Regarde comme il ressemble à son père !», répète fièrement la jeune grand-mère à son mari, non moins fier. En attendant le mois d’août, qui verra sans doute la petite famille émigrée à Lyon débarquer à Oran, le dialogue par webcam reste le seul et unique moyen qui permettra aux grands-parents de dialoguer avec leurs enfants «comme s’ils étaient là». Pour eux, c’est là la seule vertu d’un Internet dont ils soupçonnent à peine toute la portée...

 Nettement plus assidues, les jeunes filles - lycéennes, universitaires, employées ou plus simplement sans emploi - se connectent quotidiennement, notamment pour des sessions de tchatche anonymes qui débouchent parfois sur des amitiés fragiles. «Pour le moment, je me contente de bavarder avec des amis de divers pays», confirme Hayet, 33 ans, qui avoue cependant être à la recherche d’une âme soeur. «Qui sait ? Un jour, je tomberai peut-être sur quelque chose d’intéressant ?». Autrement dit, un jeune homme convenable, célibataire de préférence ou divorcé mais sans enfants et, cerise sur le gâteau, vivant à l’étranger. «Je suis consciente, toutefois, que cela peut être très dangereux et que je dois rester prudente: je ne communique jamais mon adresse. On ne sait jamais sur qui on peut tomber...»

Si la tchatche constitue l’occupation essentielle de la majorité des internautes interrogés, certains préfèrent explorer d’autres horizons, musicaux ceux-là, ou simplement ludiques. Et avec la profusion des sites existants, ces internautes sont gâtés: «je ne sais pas si je suis accro, réfléchit Sofiane, lycéen. Mais je sais que je passe entre trois et cinq heures par jour dans un cybercafé. Et exclusivement pour le billard et la musique, rarement pour dialoguer». De fait, Sofiane est presque devenu un pro du billard avec 1.900 points (la moyenne est de 1.400 points, selon l’évaluation du billard sur Yahoo), et possède un nombre impressionnant de chansons en MP3. L’argent dépensé ne pose pas de problème pour Sofiane: «250 à 300 DA par jour, ce n’est pas vraiment beaucoup. J’en connais d’autres qui dépensent plus que cela dans d’autres loisirs. En tout cas, Dieu garde mon père», sourit-il.

 Pour la plupart des internautes accros, l’ardoise est le seul moyen d’entretenir ce loisir que beaucoup assimilent déjà à un vice. Incapables de se passer de l’Internet, ils ont chacun son ardoise auprès de son cybercafé attitré. «J’en suis déjà arrivé à 3.000 DA de dettes, confirme Mokhtar. Le gérant est un voisin qui me connaît depuis des années, et il sait que j’honore toujours mes créances». Un calcul basique rapide permet de constater que Mokhtar dépense entre 5.000 et 6.500 dinars chaque mois pour ses connexions à Internet. «J’ai déjà pensé à prendre un abonnement à 2.000 DA auprès d’un des fournisseurs mais j’hésite parce que certains de mes amis me l’ont déconseillé: beaucoup de coupures, souvent longues et jamais remboursées par le fournisseur. Mais il est vrai aussi que 6.000 DA par mois, c’est cher payé». D’ailleurs, les gérants de cybercafés ne concèdent d’ardoise qu’à ceux qui ont déjà prouvé leur bonne foi, les «véritables habitués», autrement dit les accros. «Il y en a quelques-uns qui viennent tous les soirs, raconte un gérant du centre-ville. Ils ont leurs postes préférés, généralement munis de la webcam, et leurs C.D. de musique qu’ils écoutent en surfant. La plupart se connectent à des sites de chat, d’autres aiment les jeux ou les sites de sports, particulièrement ceux dédiés à la Coupe du monde de football». Le coût ? «En général, 200 dinars chaque jour. Parfois, ils paient le soir même mais très souvent, les sommes sont inscrites sur un compte crédit qu’ils épurent au début ou à la fin de chaque mois».

 Selon les récentes estimations de Nielsen/NetRatings (société leader dans l’étude du media Internet), la population planétaire des internautes a passé le cap du milliard d’individus sur lesquels, d’après l’Autorité de Régulation de la Poste et des Télécommunications, près de deux millions sont Algériens. Un chiffre bien modeste en comparaison avec le Maroc, par exemple, qui totalise presque le double, et la France, avec ses 24,3 millions d’internautes. En revanche, ces estimations indiquent que la moyenne mondiale du temps passé sur Internet est de 26 heures et 16 minutes par mois.







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