Tlemcen - Mahmoud Agha-Bouayad


Mahmoud Agha-Bouayad, figure emblématique de la conscience historique algérienne

Mahmoud Bouayad n’aura jamais cessé d’explorer le devenir de la culture algérienne, non seulement pour en méditer la grandeur, mais aussi pour en questionner les obstacles.

Pour nous, il ne s’agit point de se livrer à une glorification ou à une promotion post mortem, mais plutôt de rendre hommage à l’action d’un homme qui aura lutté, non pas pour nier l’histoire des autres, mais contre la négation de l’histoire de l’Algérie et celle de ses véritables enfants. Mahmoud Bouayad a fait un immense travail de mémoire nationale, et si l’on est convaincu que l’Algérie est millénaire, cela positionne notre peuple, notamment la jeunesse, dans ce passage obligé qu’est le combat pour la renaissance de la nation algérienne, dont était fier son ami Mouloud Kacem Naït Belkacem.

Je n’apprendrai rien à personne en disant que Mahmoud Bouayad était un grand homme de lettres et de culture, un chercheur fécond, un grand enseignant et un intellectuel attentif aux débats et aux questions culturelles de son temps. Mais sa vie était bien plus que cela. Travailleur acharné, il n’en avait pas moins le goût de la vie et le sens de la famille. Aussi est-il difficile de séparer ce qui fut sa vie professionnelle de ce que fut sa vie tout court.

Au sortir de la guerre, il décide d’être à la fois un technocrate et un érudit, indissociablement. D’abord, administrateur de la Bibliothèque nationale en 1962, et président du Comité international pour la reconstruction de la bibliothèque de l’université d’Alger, au côté de Nouredine Skander, de Jean Sénac, de Jeanne-Marie Frances, et enseignant à l’université d’Alger, cet amoureux de l’archive sera nommé directeur au ministère de la Culture, et par la suite conseiller à la présidence de la République. Là, sa voix grave et son accent ensoleillé, autant que son ardeur au travail, ont enthousiasmé des générations d’étudiants en histoire et en bibliothéconomie.

 Son apport au développement de la science historique en Algérie et à la pédagogie bibliothécaire à l’université d’Alger est en tout point phénoménal. Sa participation à la gestion de la Bibliothèque nationale a été exemplaire et témoigne de la qualité de son engagement.

 En vérité, face à l’histoire, comme face à la vie, il manifestait la même gourmandise, la même passion, la passion de l’humain, un attachement tant aux hommes de Novembre dans ce qu’ils avaient de plus humain qu’aux êtres du présent. «Rien de ce qui est humain ne m’est étranger», la formule du poète latin Térence aurait pu être complètement sienne. Ce souci de la pédagogie et du devoir de vérité, il l’a prouvé en répondant à l’appel de Si Abdelkader (nom de guerre de l’actuel président de la République) qui le consultait en permanence «sur des questions de savoir et d’histoire et chez qui (il) trouvait indubitablement des réponses précises et pertinentes étayées de preuves irréfutables et de références incontestées.»

 Le mélange du génie de la langue arabe et celui de la langue de Voltaire fut une marque distinctive de Mahmoud Bouayad. Au-delà de son caractère naturellement conciliant et généreux, il avait suffisamment côtoyé des diplomates, des intellectuels de renom, pour savoir réunir et proposer des synthèses. C’était un entrepreneur et un rassembleur.

 Oui, Si Mahmoud, tu avais tous les talents, des talents reconnus par tes amis, à l’instar du respect et de l’admiration que te vouaient Moubarak Amazouz, Zouheir Ihaddaden, Abderrahmane Benhmida, Hachem Malek, Si Athmane Belazoug et les autres.

 Par tes connaissances, tes informations - souvent exceptionnelles -, tu avais le talent de les exposer avec la plus grande clarté, lors de nos retrouvailles au café CCA, sans jamais buter ni sur une idée, ni sur une tournure, ni sur un mot. Et c’était toujours avec un égal bonheur de te retrouver et de voir la réplique amicale que tu rendais à ton ami Amazouz, un ténor de la polémique intelligente.

 Si je devais, en me situant maintenant à la fin de ce parcours, indiquer les traits les plus saillants de cette personnalité, trois s’imposeraient d’évidence.

 C’est d’abord son esprit proprement encyclopédique, servi par une mémoire d’éléphant, une ténacité et une nature boulimique de la lecture. Si l’histoire et la culture ont fini par constituer l’axe de sa production intellectuelle, comment ne pas rappeler le fin connaisseur du monde du livre qui nous a souvent donné des leçons sur le sens des choses et des hommes.

 Le second trait qu’on retiendra de lui, c’est l’allergie à toutes les formes d’inertie mentale. Mahmoud Bouayad a été toute sa vie un infatigable «bousculeur» des prétendues vérités historiques puisées de l’école coloniale.

 Il possédait enfin cette passion de la raison qui le rapprochait des hommes illustres. Là est la dynamique du monde du livre qu’il revendiquait sans cesse, ce qui, par nos temps, avait de quoi alimenter un rebondissement permanent. On passerait cependant à côté de Mahmoud Bouayad si l’on n’évoquait pas son constant bonheur d’écriture. Il n’éclate jamais autant que dans son parcours d’homme de lettres, en écrivant des livres, en donnant des conférences, en publiant des manuscrits et en rédigeant des articles, avec un naturel qui suppose une subtile synthèse.

 Un mot, pour finir, que plusieurs parmi nous comprendraient mal, que je n’ai pas prononcé à son propos: l’amitié. Il avait tout ce qu’il faut pour entretenir l’amitié et pour la susciter: la chaleur communicative. Cette amitié, elle manquera cruellement à plusieurs d’entre nous. Il l’avait trouvée, lui, dans cette oeuvre institutionnelle, d’envergure internationale, qui lui convenait à tous égards et au sein de laquelle, je crois pouvoir l’assurer, il a passé plusieurs années de grand bonheur, pour avoir réussi à organiser et animé nombre de colloques historiques, culturels internationaux, au seul profit de son pays, l’Algérie.


 

 

  
 







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