Livres anciens. Roman ethnographique, Une histoire d’amour au Sahara



Au début du siècle précédent, l’Algérie était un territoire français où la langue de Molière s’était imposée comme la langue officielle. A cette époque, la littérature était écrite par des citoyens français et destinée au lectorat français de la Métropole et dite « littérature d’escale » ou « littérature des cartes postales ».

Le critique Jean Dejeux, spécialiste de la littérature maghrébine de langue française, considère Dinet, Slimane Ben Brahim et Isabelle Eberhardt, comme les précurseurs enracinés de la littérature algérienne d’expression française « qui ont manifesté non seulement une sensibilité et une générosité algérienne, mais encore une vision du monde analogue (…) Leur appartenance à l’Islam leur a permis de mieux comprendre l’Algérie profonde », écrit-il. Etienne Dinet, né en 1861 à Paris, s’installant définitivement à Bou Saâda en 1905 et se convertissant à l’Islam en 1913, fut connu surtout par sa carrière de peintre. On ignore souvent qu’il a cosigné, de son vivant, en collaboration avec Slimane Ben Brahim, son complice durant cinquante-quatre ans, plusieurs ouvrages littéraires, entre autres : Printemps des cœurs (1902), Mirages (1906), La vie de Mohammed, prophète d’Allah (1918), L’Orient vu de l’Occident (1922). Khadra, danseuse des Ouled Naïl est un roman ethnographique, en 174 pages, paru aux éditions Piazza (Paris). A l’intérieur, le texte est illustré de tableaux et calligraphies d’Etienne Dinet. D’après la biographie établie par le musée national Dinet de Bou Saâda, le roman a été édité pour la première fois en 1910, puis réédité, dans une version luxueuse illustrée, en 1926, chez le même éditeur avec lequel les deux auteurs ont publié l’ensemble de leur œuvre. L’écriture de Khadra s’est achevée le 15 août 1909, ainsi que signalé. Khadra n’échappe pas à la règle des romans de l’époque. Il est, essentiellement, destiné au lectorat français de la métropole. Son introduction le prouve : « ô voyageurs européens qui accourez en rangs serrés vers notre merveilleuse oasis de Bou Saâda. » Les deux auteurs se mettent en quelque sorte à la place d’un guide touristique. La vie socioculturelle du sud algérien, en général, et de l’oasis de Bou Saâda, en particulier, est le thème de ce roman qui raconte une violente histoire d’amour entre l’héroïne, Khadra Bent Thaous et Ben Ali de la tribu de Sidi Ziane. Après avoir fui son mari, Si Tayeb, la charmante Khadra s’éprend de Ben Ali et décide de l’accompagner dans sa traversée du Sahara, s’opposant à sa mère qui hait Ben Ali. Après des péripéties diverses, Ben Ali est tué. Khadra perd la raison et elle finit dans les rues, persécutée par les gamins. Khadra, danseuse des Ouled Naïl est un roman d’errance, d’amour, de vengeance, de mort et de fidélité. A travers la présentation des mœurs et la mentalité de l’époque et la création de personnages typiques, représentatifs d’un groupe, les auteurs semblent avoir été influencés par le courant de Walter Scott. Le drame et les épisodes solidement noués du roman nous renvoient aux caractéristiques du roman français du XIXe siècle. Ce roman est une photographie de la vie locale et de la culture arabo-berbère et musulmane. Mais l’ouvrage étant cosigné par deux auteurs, cela pose la difficulté de déterminer la part de chacun. Plusieurs indices nous donnent à penser que Slimane Ben Brahim était le véritable auteur du roman, et que le rôle d’Etienne Dinet se serait surtout limité à sa traduction et son illustration. Cela peut apparaître dans la langue et l’emploi d’expressions dialectales ou religieuses, francisés difficilement, parfois avec erreurs, tels : Miat mesla ma tdji sekkin (cent épingles ne feront pas un sabre)… Allah la irahmou (Qu’Allah ne lui soit pas miséricordieux)…Kana fila madinati tisatou rahatin ifsidouna fil aradhi oua la isoulihouna (il y avait dans la ville une bande de neuf individus pratiquant toujours le mal et jamais le bien)… » Ajoutons l’emploi du terme roumi au lieu de français. Il y a également la connaissance précise de la généalogie de la population du Sahara et les détails de plusieurs régions qu’Etienne Dinet — toujours selon la biographie établie par le musée national de Bou Saâda — n’a jamais visitées, comme la destination des deux amoureux, Ghardaïa. Ces éléments nous confortent dans notre hypothèse. Finalement, Khadra, danseuse des Ouled Naïl est un roman qui valorise les principes et le mode de vie des Algériens, et il demeure un document assez important de l’histoire littéraire du pays.






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