Algérie - Mimouna Bouaziz


Lettre à Mimouna

Il aura fallu que tu nous quittes, en ce troisième jour de Ramadan, pour que ce papier, qui restera inachevé, voit le jour. Parce que tu as, courtoisement et discrètement, reporté à demain un témoignage que tu as, hélas, emporté avec toi, je ne serai pas très prolixe. Je revois ta frêle silhouette, j’entends ta voix douce et sûre, tes gestes pesés et surtout ton visage toujours éclairé d’un sourire innocent que tu portais comme une écharpe aux couleurs de printemps.

Tu étais la première Moudjahida à qui je m’étais adressée pour une recherche sur la participation de la femme algérienne dans la Guerre de Libération Nationale. C’était au printemps de l’année 1987. Tu m’as alors prise par la main pour me donner celles des autres « soeurs ». Tu faisais partie de ceux et celles qui « sont » l’histoire; mais comme beaucoup, tu faisais partie de celles que j’ai appelées, dans une étude à laquelle tu avais contribué, des « oubliées » de l’histoire. N’empêche, et malgré ton silence obstiné, tu constitue une des pages de l’histoire de notre Guerre contre l’occupant, celle de « ta » wilaya de combat, la wilaya V historique. Comme l’écrivait Michelle Perrot, tu as fait partie de ces femmes qui ont le sentiment de n’avoir rien à dire parce que leur vie n’est pas intéressante. Comment oser le penser, toi qui as mis fin à tes études secondaires, un certain 19 mai 1956, pour rejoindre le maquis, toi qui as combattu, les armes à la main, dans la zone 4, qui as chevauché à pied et à dos de mulet des zones dites interdites d’où la mort pouvait surgir de partout.

Vous étiez toutes là ou presque : Mmes Zohra Benyahia, Zohra Guerrab, Nadra Kettaf, Zhor Zerrari et bien sûr, toi, Mimouna Bouaziz. Tu as été discrète durant toute cette journée d’étude que tu avais contribué à mettre sur pied par les informations que tu m’avais fournies, par les noms de ces moudjahidate qui m’étaient inconnues, moi, fraîchement débarquée à Oran. C’est par toi et grâce à toi que j’ai, petit à petit, pénétré l’univers silencieux de ces femmes courage que le monde entier a célébrées par des poèmes, des récits ou, plus récemment encore, par des études doctorales soutenues dans les plus prestigieuses universités du monde. Je souffre d’avoir respecté ta discrétion, je souffre d’avoir partagé ce noble sentiment avec toi. Tu pars en laissant des traces d’histoire. « La femme, cette grande silencieuse, la moudjahida, la moussebila, qui avait fait la fierté de l’Algérie en guerre contre l’occupant, qui emportait, dans son sac à main ou sous son voile, les bombes, s’éclipsera aussitôt l’indépendance acquise »(1). Tu faisais partie de cette catégorie de femmes. Tu as eu l’honneur avec d’autres femmes, de siéger à la première Constituante algérienne. Mais ce n’était pas suffisant pour faire entendre la voix de cette Algérie qui t’a très vite renvoyé l’image d’une société qui n’a pas fait sa révolution. « Faite pour le foyer, elle [la moudjahida] y retournera. C’est comme si le passage par les maquis et autres réseaux de résistance procédait de la non-histoire, puisque, apparemment, il n’aura servi à rien. Ni à la femme, ni encore moins à la société »(2). Telle une ombre furtive, toi la femme au fusil, toi la Moudjahida, tu as traversé discrètement l’histoire de ton pays, comme tu traversais, de ton vivant, les artères d’El-Bahia pour rendre visite à une « soeur » malade, pour t’enquérir des nouvelles des unes et des autres, ou tout simplement pour te rendre chez toi. En rangeant les armes en 1962, « on a mis la femme au placard », avait déclaré ton autre soeur de combat, Zhor Zerrari. Mais cela ne suffit pas à expliquer le retard historiographique dont les historiens sont, en la matière, comptables. Comme si cela coulait de source, la contribution du moudjahid a pris le pas sur le rôle joué à tous les échelons de la lutte de Libération par la moudjahida où qu’elle soit. S’il arrive que dans cette « histoire ...masculine», la femme devienne objet d’histoire, elle ne l’est jamais en tant que telle, mais fait figure d’annexe à une autre histoire, celle menée par l’homme de 1954 à 1962 »(3). Pourtant, les balles ennemies ne faisaient pas la différence entre un moudjahid et une moudjahida. « La vie au maquis ne se raconte pas facilement. Il est impossible de raconter ce que peut vivre un maquisard ou une maquisarde puisque nous vivions sans aucun espoir de survivre ou d’une vie meilleure. Nous étions sûrs qu’un jour ou l’autre, nous serions indépendants, mais au maquis nous ne pensions pas survivre et voir cet évènement [l’indépendance] »(4), me disais-tu. Il en est résulté, il en résulte encore, sur le plan historique, une sélection/amnésie des acteurs en présence. Malgré quelques avancées en la matière, la recherche sur les femmes reste marginalisée. « Les femmes algériennes, écrivait l’organe de la révolution El Moudjahid le 22 juillet 1958, n’ont pas besoin d’une émancipation, elles ont accédé à leur pleine dignité de citoyenne algérienne depuis le 1er Novembre 1954. Quatre années de révolution algérienne ont bouleversé la condition de la femme algérienne ». Peut-être, mais force est de constater que cette « pleine dignité de citoyenne algérienne » est durement remise en cause depuis des décennies. Il me revient, Mimouna, le débat que tu as eu avec les étudiantes de 4e année au département d’histoire à Oran. « Vous devez vous battre pour garder, pour préserver ces acquis parce qu’il n’est pas sûr qu’on va les garder ». C’était le 13 mars 1995. La société algérienne traversait les pires moments de son histoire depuis 1962. C’est aussi contre l’amnésie et l’appropriation des faits d’armes, par les faussaires de toujours, que tu t’es dressée. Tu as transformé, en l’espace d’un T.D., la séance d’histoire en un prétoire du haut duquel tu as appelé, enseignants et étudiants, à s’assumer. « Il faut dire aux jeunes les conditions dans lesquelles on a obtenu notre indépendance ». Ainsi témoigner, était pour cette Moudjahida, plus qu’un devoir, une mission, un acte historique, car il s’agit de lutter contre l’oubli, contre la mort lente de la mémoire, contre les déviations, contre le néant (5). Tu as porté l’Algérie jusque dans ta tombe. Tu la voulais dynamique, développée, prospère, aimante. « Nous avons survécu, mais nous jalousons à présent les morts. Ils sont morts avec l’idée que leurs frères et leurs soeurs vivraient une vie meilleure...Nous avons été trahis...Mais à présent, nous avons compris que nous voulions instruire un peuple sans l’avoir éduqué d’abord; éduquer dans le sens du civisme, du respect d’autrui, de l’amour de la patrie, l’amour du prochain et la responsabilité dans le travail ». Un diagnostic que, sans doute, bien des lecteurs partagent. Repose en paix Mimouna. Que Le Tout-Puissant t’accepte dans Son Vaste Paradis.  

Notes

1 - Malika El Korso : La mémoire des militantes de la Guerre de Libération Nationale, in. Cirta, numéro spécial, octobre 2000, Femmes et Pouvoirs actes des journées d’études organisées par l’université Mentouri de Constantine, les 21-22 décembre 1997, pp.27-37, p.27.

2 - Idem.

3 - Malika El Korso : Une double réalité pour un même vécu; in Confluences Méditerranée, n°17, printemps 1996, pp.97-105; p.97

4 - Malika El Korso : La mémoire des militantes de la Guerre de Libération Nationale; in Insaniyat, n°3, hiver 1997, pp.25-51, p.25.

5 - Idem. p.44..




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