Oran - Revue de Presse


L'URBANISME DU FAIT ACCOMPLI EN ALGERIE Le cafouillage urbain à Bir El Djir



Le cas de la commune de Bir El Djir présente in visu un état de dégradation totale de l'environnement urbain. La consommation abusive du foncier agricole se traduit par un étalement disproportionné des quartiers mal lotis et des programmes d'habitat dépouillés d'architecture. La consommation abusive et illégale du foncier agricole Sur le plan juridique, l'urbanisation de la commune va à contre-courant des objectifs recherchés par les lois relatives au code du foncier, comme l'article 22 qui prévoit l'établissement d'instruments devant assurer une occupation intensive et rationnelle des sols afin de préserver les terres agricoles. Cependant, à Bir El Djir comme dans le reste de la wilaya d'Oran, des décideurs locaux ont ignoré certaines mesures du cadre juridique comme l'ordonnance du 20 février 1974. Celle-ci ne permet pas l'intégration des terres irriguées situées dans les périmètres d'urbanisation des réserves foncières communales, sauf dans des cas exceptionnels comme ceux nécessitant éventuellement l'implantation d'équipements et d'infrastructures (1).  Dans de telles conditions où les règles les plus élémentaires de la protection de l'environnement sont bafouées par les décideurs des pouvoirs publics et le développement incontrôlé de l'urbanisation anarchique et galopante de la décennie 1990, le foncier agricole semble désormais condamné malgré l'armada des lois instituées qui semblent incapables de redresser la situation. En d'autres termes, le foncier agricole continue de diminuer et les lois qui se multiplient sans être appliquées attestent de l'écart séparant l'esprit des lois créées dans les officines de décision et les pratiques de certains décideurs.  Sur le terrain, l'option qui semble requise est celle de consommer les sols faciles à construire. C'est en ce sens qu'Omar Midoun constate par exemple qu'»au lieu d'une extension d'Oran vers les terres de mauvaise qualité agricole, à l'ouest et à l'est, le choix s'est porté sur une extension vers le sud-est. Mais contrairement aux prévisions, ce n'est pas Oran qui a progressé vers le sud d'une manière contrôlée mais ce sont les constructions illicites (ou licites) hors périmètre d'urbanisation qui se sont développées dans le sens inverse. Elles ont donc enclavé les terres agricoles. De plus, des contraintes classiques liées à l'extension des réserves foncières contribuent à la destruction de l'espace agricole par des procédures non réglementaires bien qu'initiées par des organismes publics» (2). A ce titre, il est regrettable de constater aussi que l'option de la verdure de masse dans la ville et de la conservation des exploitations agricoles ne fasse pas du tout légion en milieu urbain. Pire, l'option de l'urbanisme «de tout terrain libre doit être construit», affirme tous les jours sa validité dans l'esprit de nos décideurs et malheureusement d'un bon nombre de citoyens et promet aux spéculateurs de beaux horizons d'enrichissements délictueux. En ce sens, les espaces non aedificandi et réservés à d'autres usages que la construction n'échappent pas à ces pratiques illégales du fait d'être accaparés et détournés. L'essence de l'urbanisme algérien: l'habitat politiquement idéologisé La bipolarisation de l'urbanisme anarchique centrée sur deux formes d'habitat, privé / collectif, montre l'implication de l'administré qui idéalise le choix de la maison individuelle à partir de repères sociaux relevant en partie d'une histoire familiale et d'expériences personnelles, et celui de l'administrateur qui exécute des programmes inadaptés donnant lieu à des quartiers et à des cités au caractère imparfait. Ce qui ressort de l'expérience algérienne est que les nombreuses décennies de l'indépendance n'ont pas encore réussi à dépolitiser le débat et la décision politiques en matière d'habitat à partir de sa création à sa gestion, si bien que nos décideurs persistent à ce jour à opter pour des solutions qu'ils ne maîtrisent pas d'une part et qu'ils n'adaptent pas d'autre part, ne serait-ce qu'à la culture locale même si cette approche peut sembler à certains égards vague et pas du tout pragmatique.  En effet, dès les années 1970, des chercheurs issus de l'université algérienne, et pas nécessairement des étrangers telle qu'une partie de nos responsables semble aduler, ont dénoncé l'habitat des grands ensembles et avaient considéré qu'il fallait absolument puiser des modèles de l'»habiter» locaux, capables de prendre en considération les aspects socioculturels européens et islamiques des Algériens. Seulement, nous déduisons que le «non-sens», une expression que nous reprenons de l'un de nos collègues universitaires, caractérise les comportements institutionnels d'une partie de ces décideurs et les guide à favoriser, voire à privilégier des options d'ordre idéologique et démagogique comme d'insister dans certains projets sur la production d'éléments architecturaux qui font référence à l'identité arabo-islamique, ou à perpétuer un habitat complètement dépouillé d'architecture comme parangon de toutes ces cités qui se régénèrent par dépit en signe de dégénérescence des choix établis. L'affirmation de l'urbanisme pseudo-moderne Il est sûr que chez nous, l'habitat reste une expression relevant exceptionnellement du politique qui ne reflète pas du tout les aspirations des Algériens et ne correspond pas aux spécificités des demandes en la matière. Cette orientation résulte d'un urbanisme qui ignore, pour ne formuler qu'une position de Lucien Lefèbre vis-à-vis de l'urbanisme moderne, la fonction lucrative, la fonction symbolique et la fonction ludique sur laquelle le général Lamoricière insistait pourtant vers la fin de la première moitié du dix-neuvième siècle à Oran. L'urbanisme dit moderne en Algérie repose sur une méconnaissance certaine des principes mêmes de la modernité dans ce domaine.  En ce sens, deux facteurs semblent être à l'origine des méfaits de ce que nous osons désigner sous l'appellation d'urbanisme pseudo-moderne algérien.  D'abord l'option de l'urbanisme opérationnel qui a favorisé, voire laissé émerger et même dominer l'idée techniciste dans la production de la forme urbaine si bien que les quintessences de l'urbanisme que sont l'histoire et la donne socioéconomique ont été complètement oubliées.  D'ailleurs, cette idée s'est tellement affermie dans l'esprit de nos architectes que nous sommes aujourd'hui confrontés à des architectes aux fortes affinités de chefs de chantier qui se comportent comme des constructeurs et qui ignorent presque tout de la question architecturale et plus précisément du rapport esthétique à l'espace.  D'autre part, la rupture opposant la théorie à la pratique, comme si ces deux domaines sont contradictoires et ne peuvent pas par leur croisement offrir des possibilités courantes et inédites en matière de productions architecturale et urbaine, est encouragée par l'isolement et la marginalisation, voire même aussi la déconsidération de la compétence universitaire et plus particulièrement l'absence absolue de l'écoute des chercheurs et le manque important des moyens dans la formation des cadres.  Dans ce contexte où la marge pratique de la réflexion scientifique est très limitée, nous ne pouvons qu'être sceptiques par rapport à l'amélioration de notre environnement qui ne fait d'ailleurs que se détériorer malgré les appels de Bouteflika au développement durable. La presse quotidienne dénonce sans arrêt les pratiques illégales des décideurs publics dans le domaine de la gestion urbaine. Les affaires se multiplient si bien que le petit citoyen se demande vraiment si une issue fiable existe pour échapper à cette situation pleine de négation. Enquête: le POS, une procédure contournée En Algérie, l'urbanisme qui reste un domaine relevant exceptionnellement du pouvoir politique n'est pas perçu comme un nombre de questions devant être posées dans une vision globale selon des stratégies de coordination étudiées au préalable. En ce sens, les enjeux que posent le POS ou plus exactement les POS de la commune de Bir El Djir (ex-Arcole) témoignent de l'existence du cafouillage urbain et du méli-mélo de la gestion urbaine auxquels nous assistons. La consommation démesurée du foncier agricole et l'empiètement sur l'espace forestier donnent lieu à la prolifération des quartiers mal lotis et des programmes d'habitats dépouillés d'architecture et mal implantés. Ces quartiers et ces programmes se caractérisent tous par leur aspect imparfait. Il s'agit selon certains professionnels d'un urbanisme inachevé qui, d'une part, ne permet pas une vie confortable pour le citoyen du fait de ne pas être adapté et, d'autre part, n'assure pas sa sécurité du fait de ne pas prévoir une urbanisation harmonieuse de la commune.  En effet, les infrastructures ne sont pas adaptées aux cités projetées, les individus sont contraints de traverser les voies rapides afin de pouvoir rejoindre les arrêts improvisés des bus qui stationnent par exemple autour d'un gigantesque rond-point à proximité d'un barrage de la gendarmerie. Aussi, les piétons sont obligés de marcher sur les voies rapides et les rues à cause des palmiers qui sont plantés en enfilade en plein milieu des trottoirs exigus, mal réalisés et parfois pas du tout revêtus, créant de ce fait une véritable situation de conflit d'usage de l'espace public.  Pour certains employés de la commune, le cafouillage de Bir El Djir semble provenir de l'importance de son étendue, donc des enjeux fonciers que cette commune pose et de l'existence de ce fait de plusieurs POS couvrant des parties différentes du territoire communal, une disposition légale puisque prévue par l'article 12 relatif au code de l'urbanisme.  En effet, selon un employé de la commune, Bir El Djir dispose de nombreux POS (POS USTO, POS 28, POS 50, POS 51, POS 52,...) dont certains sont en cours d'élaboration depuis plusieurs années et peut-être même depuis plus d'une décennie. Ce même employé nous affirme que certains POS encore en cours d'élaboration et ciblant des territoires similaires se chevauchent du fait de ne pas avoir statué sur l'échéance de leur application avec d'autres POS récents qui n'ont pas été aussi approuvés. Par ailleurs, si l'initiative des POS, selon le code de l'urbanisme, devrait dépendre du président de l'assemblée communale, leur mise en oeuvre et leur mise en place semblent dépendre d'un seul architecte de la DUC (Direction de l'Urbanisme et de la Construction) qui semble être chargé de l'ensemble des POS de la wilaya. En ce sens, sur la question de la coordination de l'ensemble des POS, nous n'avons eu aucune indication, hormis celle d'un employé qui nous explique que chaque POS élaboré est appliqué indépendamment des autres POS, ce qui nous amène à penser qu'une politique de coordination globale n'existe pas. Il nous déclare même que les élus, à l'exception de quelques-uns, ne semblent pas se soucier de la nécessité de protéger les patrimoines agricoles et forestiers. D'ailleurs, une bonne partie de ces patrimoines a laissé place aujourd'hui à des tours «désarchitecturées» qui ne respectent pas la distance normative entre chaque tour et son avoisinante. Un autre employé nous déclare que le chaos urbain résulte aussi des interférences des décrets, des ordonnances et des politiques nationales qui ne tiennent pas compte des objectifs des POS en cours d'élaboration.  Sur la question de l'élaboration des POS, il semble que certains organismes profitent de la situation des POS en suspens, puisqu'en cours d'élaboration depuis plusieurs années, afin de solliciter des assiettes foncières qu'ils construisent en fonction d'enjeux d'intérêts politiques, économiques, sociaux et parfois liés aux pouvoirs des individus. Ainsi donc, les POS approuvés sont calqués sur l'évolution urbaine de telle et telle partie. A partir de là, il nous semble que l'urbanisme de la commune est un urbanisme du fait accompli.  D'autre part, un employé nous déclare qu'une partie de la commune limitée par les deux POS 21 et 25 ne possède pas de POS. Cette même partie est traversée par le boulevard Millenium qui suscite des polémiques par rapport à des immeubles variant de 5 à 10 étages projetés à proximité de maisons individuelles menacées de perdre le privilège de bénéficier d'une belle lumière du jour et des rares espaces urbains encore inoccupés par d'affreuses constructions. Les riverains nous déclarent que ces immeubles font objet d'un permis de construire délivré par la wilaya et non pas la commune. Un article de la presse quotidienne explique que les plans des immeubles qui ont été présentés au président de la République ne correspondent pas aux plans qui vont être réalisés. Ce projet de boulevard à lui seul témoigne de l'interférence et de l'interaction des décisions, des politiques et des pouvoirs qui montrent qu'un urbanisme aménageur, soucieux de la question de la production d'un paysage de qualité n'existe pas à Bir El Djir. (1) Midoun (Omar), «Non-respect des procédures réglementaires par les acteurs du secteur public, - Le cas des terres agricoles en périphérie d'Oran -», in Bendjelid (Abed), BRULE (Jean-Claude), FONTAINE (Jacques), Aménageurs et aménagés en Algérie, - Héritages des années Boumediene et Chadli -, Université de Franche-Comté, 2004. (2) Ibid., p. 166.




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