Algérie - 07- Occupation Française


L’émergence de l’intelligentsia algérienne (1850 - 1950) : «L’instruction porte en nous le secret de notre résurrection»



Telle est bien la réplique qui s’est imposée face aux inquiétudes suscitées par l’application du décret de 1883 relatif à l’application des lois scolaires Jules Ferry en Algérie. Réplique qui ne saurait surprendre l’observateur averti au tournant même de ces années 1880, soit au paroxysme même de l’affrontement culturel (Yvonne Turin, 1971).

D’autant qu’elle a été l’émanation de certaines personnalités qui, en toute connaissance de cause, ont apprécié à leur juste valeur tous les bienfaits de l’acculturation, d’une acculturation, quoique réduite à sa plus simple expression par suite de la faiblesse numérique des effectifs scolarisés, n’a pas été accompagnée par quelques manifestations d’inculturalité, à l’instar du premier directeur de l’Ecole Supérieure des Lettres d’Alger, Emile Masquerai, le traducteur d’une oeuvre magistrale puisée dans le patrimoine ibadite, la Chronique d’Abou Zakaria (1880).

En fait, à travers cet exemple précis, c’est toute la haute personnalité d’un Abdelhalim Ben Smaïa (1866-1933), l’initiateur d’Emile Masquerai, qui jaillit au premier plan. Il en va de même d’autres d’augustes maîtres, tels Hassen Benbrimat, Abdelkader Médjaoui (1848-1913) et dès le siècle naissant avec notamment Mohammed Ben Cheneb (1869-1929) - le polyglotte quoique normalien de formation - il est parvenu peu à peu à concrétiser excellemment les objectifs assignés à La Thaâlibya, l’institution vouée alors à un bilinguisme académique et s’attachant par là même à réhabiliter la langue occultée par l’ordre établi, de concert avec la valorisation du patrimoine arabo-maghrébin dont certaines oeuvres ont été sauvées in extremis...

Aussi fallait-il cerner le rôle joué par cette prestigieuse institution dans l’émergence même de personnalités très représentatives de l’élitisme d’expression bilingue. Il en va de même d’une autre institution ayant contribué à son tour à l’émergence d’élites d’expression essentiellement francophone, et dont le rôle a été décisif dans la transformation des esprits et comportements mais en ne concernant que tardivement une dérisoire population de scolarisés. Il s’agit bel et bien de l’Ecole Normale de Bouzaréah qui a joué un rôle fondamental dans le phénomène d’acculturation, mais une acculturation parcimonieusement assurée compte tenu de la formation d’une minorité de normaliens, guère une vingtaine annuellement jusqu’en 1937, puis une trentaine postérieurement. En tout état de cause, d’éducateurs modèles ayant accompli avec compétence et art leur mission à travers monts et vaux.

 Bien au-delà de l’accomplissement de cette noble mission bien déterminée, une autre finalité doit être appréhendée à partir d’exemples précis, comme l’illustre un Mohand Tazrout (1893-1973), normalien de formation mais aussi globe-trotter dans le but de se ressourcer directement aux coeurs des civilisations disséminées du Proche à l’Extrême-Orient, et de parvenir à traduire, de la langue de Goethe à celle de Molière, deux oeuvres philosophiques magistrales du XIXème siècle, en sus de la traduction du Coran en langue française, au demeurant en officiant la philosophie dans un lycée parisien de renom après avoir enseigné en province, à la fois à Nantes et la Roche-sur-Yon.

Quoi qu’il en soit, en sus des deux institutions officielles précitées, il fallait élucider expressément les conditions d’émergence d’autres élites, les représentants d’un élitisme qui s’est consacré à la ré-appropriation du patrimoine culturel, linguistique identitaire par excellence, particulièrement au cours de ce tournant crucial des années 1930. Paradoxalement, un élitisme sans pôle d’excellence établi.

En effet, de par la formation suivie et les objectifs assignés et poursuivis inlassablement, il s’agit bien d’un élitisme qui s’est voué à l’accomplissement d’une mission bien définie, même si d’emblée sa dimension linguistique tend à masquer une finalité bien déterminée. Incontestablement, par son essence même, cette réappropriation constitue bien un tout, un ensemble indivisible, l’islamité, essence et raison d’être de la société algérienne. De surcroît, fondée sur une langue à la fois maternelle et de culture, par excellence d’ancrage et d’attachement charnel à la patrie, une patrie bien définie dans l’espace et tant réaffirmée dès l’agression coloniale (1830). De plus en plus, au fur et à mesure de la pénétration des forces d’occupation.

Toutefois, une islamité qu’il fallait, au préalable, revivifier et davantage à l’expurger afin de l’asseoir au sein des masses populaires en la réaffirmant progressivement. Assurément, en s’identifiant pleinement au ciment de la foi, la langue en constitue bien un tout indissoluble. N’est-ce pas à l’islamité que la société algérienne a pu résister à maints cataclysmes, particulièrement durant les années 1990 ? N’est-ce pas les objectifs auxquels s’est attachée effectivement l’Association des Oulémas d’Algérie, créée en 1931 et présidée par Cheikh Abdelhamid Ben Badis, tout en affichant son apolitisme pour des raisons évidentes, à la fois pour mieux assurer ses assises et préserver son pouvoir d’action ?

Quoi qu’il en soit, le succès n’a pas été spectaculaire comme l’attestent les réalisations poursuivies à travers la construction de nombreuses médersas, voire d’un institut de formation d’éducateurs implanté à Constantine, en dépit d’un contexte socioéconomique des plus difficile d’avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. De surcroît, un ardent élan de générosité exprimé par des populations souvent de conditions très modestes afin de satisfaire d’impérieux besoins, comme l’illustre l’exemple édifiant de Dar El-Hadith à Tlemcen (annexe I), construite en un temps record, de surcroît à quelques mois du déclenchement du second conflit mondial. Bien plus, d’une certaine manière, le réformisme s’est répandu jusqu’au Mzab, bien qu’il s’agisse d’une région demeurée historiquement autarcique.

Aussi, l’approche proposée s’articule-t-elle autour de trois axes définis essentiellement en fonction de finalités afférentes aux élites précédemment entrevues, soit :

- l’élitisme ré-appropriateur du patrimoine culturel;

- l’élitisme apôtre d’ouverture et d’acculturation;

- l’élitisme ré-appropriateur de l’identité culturelle.

 A cet effet, quatorze élites ont été sélectionnées en fonction de deux critères fondamentaux, géographique et linguistique. Pour ce qui est du premier, l’objectif majeur a été la recherche d’une représentativité régionale aussi équilibrée que possible dans le but de cerner certaines données d’ordre sociohistorique et culturel, à l’instar notamment du rôle réellement joué par le Mzab. Quant au second, il rend compte non seulement de la réalité intrinsèque d’alors mais aussi de la richesse, et par là même de la valeur d’un legs historique, la richesse même de toute culture plurielle à l’heure d’une mondialisation désormais incontournable.






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