Algérie - 08- La guerre de libération


Il y a cinquante ans, le MALG voyait le jour, La miraculeuse naissance des transmissions



Oujda, le 6 août 1956. Depuis quelques heures, une vieille fourgonnette grise, d’aspect inoffensif, sillonne la ville. Elle s’arrête de temps à autre au coin d’une rue sombre ; la porte de derrière s’entrouvre, deux, trois jeunes gens, l’air mystérieux, un sac à la main, s’y engouffrent en silence ; la porte claque et le véhicule repart lentement.
L’opération devait se répéter plusieurs fois en cette fin d’après-midi et le soir, trente-six jeunes lycéens et étudiants se trouvaient enfin rassemblés dans une maison de la rue de Safi, jeunes volontaires pour regagner le maquis, un peu ahuris de se trouver toujours à Oujda, au bout d’un voyage en voiture qui leur avait paru long, entre quatre murs et d’apprendre qu’ils avaient été choisis pour faire un stage de transmissions.

Plus d’une centaine de martyrs anonymes pour une aventure sans précédent

C’étaient là les premiers éléments qui devaient former le noyau de l’aventure fabuleuse que fut la création des Transmissions nationales, une des réalisations les plus surprenantes de l’Algérie combattante. Parmi ces jeunes volontaires, les mieux renseignés n’avaient qu’une idée assez vague de ce qu’étaient les télécommunications, d’autres, plus nombreux, n’en avaient jamais entendu parler. Il y en eut même qui s’étaient retrouvés là par méprise, comme Kaddour, cet « opérateur » dans la vie civile, sans préciser qu’il avait été opérateur de cinéma et non opérateur radio. Mais qu’importe, la première impulsion avait été donnée, et la foi qui habitait ces jeunes gens était grande qui devait les mener, vaille que vaille, des premiers essais maladroits, avec des moyens quasi artisanaux, à la création d’un corps d’armée moderne, solidement structuré et qui devait, dès les premiers mois de l’indépendance, efficacement et totalement, prendre en main tous les services de transmissions du territoire national.

Pourquoi des transmissions ?

La décision de la création d’un corps de transmissions fut prise par le Congrès de la Soummam pour pallier les insuffisances croissantes des liaisons terrestres. Depuis quelque temps, en effet, l’armée d’occupation renforçait chaque jour davantage le quadrillage du pays, s’efforçant ainsi de briser l’homogénéité du commandement du FLN et de l’ALN. Les liaisons terrestres (TISSAL), qui avaient déjà l’inconvénient de n’être pas rapides, étaient ainsi rendues chaque jour plus hasardeuses. Les transmissions, bien que pas tout à fait inconnues par l’Armée de Libération nationale avant 1956, n’avaient cependant été utilisées antérieurement que çà et là, au hasard des postes pris sur l’ennemi, et ce n’est qu’après la décision du Congrès de la Soummam, et à partir du démarrage de la promotion Zabana, premier stage organisé, que l’utilisation de la radio comme moyen moderne de communication devait être systématisée et connaître un essor consentant jusqu’à l’indépendance. Ce premier noyau ainsi rassemblé devait se mettre au travail dès le lendemain matin, d’arrache-pied, sous la direction enthousiaste d’un ancien adjudant Omar, et arriver, au bout d’un mois, à lire le son au moins à la vitesse dite de 600, ce qui est le résultat que l’on obtient dans les pays indépendants au bout de six mois de stage. Les stagiaires devaient, en outre, assimiler, durant cette période, les premiers éléments de dépannage-radio et se familiariser avec les techniques du chiffre, pour pouvoir, plus tard, coder et décoder les messages : c’était là un but ambitieux d’autant que les moyens techniques mis à leur disposition étaient rudimentaires, comme cette incroyable machine qui servit les premiers temps de manipulateur, formée essentiellement d’une poire de vaporisateur que l’on pouvait presser légèrement ou plus longuement pour produire les points et les traits de l’alphabet morse. Mais l’enthousiasme était grand et le pari fut tenu. Accroupis à même une natte autour de leur moniteur, ces 36 premiers stagiaires devaient, au bout d’une vingtaine de jours, d’un effort soutenu (tous les jours de 6 h à midi, et après une courte sieste, de 14 h à tard dans la nuit), faire la preuve qu’il n’est d’obstacle qui ne cède devant un peuple décidé. Et à la fin du mois, tous étaient arrivés à lire le son à la vitesse de 600, certains même étaient parvenus à 900 et à 1080 (ce qui est une performance peu commune en un laps de temps aussi court) et les premiers éléments de la promotion Zabana pouvaient être dirigés vers leur zone d’affectation respective. Ce furent là les premières expériences : suivirent plus tard, le 14 juin 1957, la promotion Ben M’hidi à Nador, puis au même endroit, la promotion Lotfi, en octobre 1957, et ensuite, tour à tour au Maroc et en Tunisie, une série de promotions toujours plus importantes, qui devaient, au fur et à mesure, doter l’ALN puis le CCE et les réseaux extérieurs d’une solide infrastructure de télécommunications. La gageure avait été tenue, mais tout au long du chemin parcouru le sacrifice consenti par ces jeunes a été exemplaire.

Héros anonyme

Les premiers éléments, qui en juin 1956 furent dirigés vers le maquis, étaient dotés de postes émetteurs appelés RCA, initialement destinés aux liaisons maritimes, reconvertis par les services techniques, de l’Armée de libération, logés dans des caisses en bois pour les protéger des chocs. Ce n’était déjà pas une mince affaire que de résoudre les problèmes de transport que pouvait créer, au sein des wilayas, un tel ensemble. Mais d’autres problèmes, autrement ardus, étaient posés par l’arrivée au maquis de ces premiers postes de transmissions. Ces postes représentaient aussi un danger constant pour la sécurité des unités combattantes par le grand bruit que faisait le groupe électrogène indispensable à la marche de l’émetteur. Et quand ces émissions étaient captées par l’ennemi, le système de goniométrie pouvait donner des renseignements sur leur origine géographique avec suffisamment d’exactitude pour guider les bombardiers ennemis. Aussi les opérateurs étaient-ils contraints à un déplacement constant, chaque nuit, après chaque émission, le plus souvent loin du gros des troupes, escortes de quelques soldats et armés d’un simple pistolet ou même seulement d’une grenade qui devait servir, en derrière minute, à détruire l’émetteur pour l’empêcher de tomber aux mains de l’ennemi. Et les pertes furent lourdes parmi ces combattants qui n’avaient même pas la consolation suprême de mourir les armes à la main, mais tombaient accrochés à leur manipulateur pour transmettre un ultime message ou soucieux de détruire la carte du chiffre avant de mourir. Au fil des ans, les moyens techniques des Transmissions devaient cependant se moderniser rapidement. Au PCR (Poste de commandement radio), l’antique « Art. 13 » (encore un poste prévu pour une autre utilisation, en l’occurrence les liaisons aériennes et reconverti par l’ALN) fut remplacé par des émetteurs mieux adaptés et beaucoup plus puissants : les djounoud qui étaient affectés au maquis ne furent plus obligés de transporter, à dos de mulet, l’énorme masse du RCA, mais furent dotés des derniers émetteurs-récepteurs de l’OTAN, les ANGRC 9 postes portatifs avec une génératrice à main quasi silencieuse.

Un moyen moderne de lutte

Mais parallèlement, l’armée d’occupation perfectionnait et généralisait les moyens de détection « gonio » pour neutraliser cet important facteur d’unité et de coordination qu’était devenue l’unité des Transmissions en s’implantant et en s’imposant dans chaque wilaya, chaque zone, voire chaque région du territoire national comme moyen moderne de lutte. Devait se développer alors, de plus en plus, et à côté de la lutte armée, cette épopée silencieuse que fut la bataille des ondes : l’ennemi essayait de s’introduire dans nos réseaux et y réussissait parfois. A son tour, le commandement des transmissions de l’Armée de libération s’introduisait dans les réseaux ennemis et réussissait parfois à semer la panique dans les rangs de l’armée française, en témoigne le gigantesque accrochage qui eut lieu près de la frontière tunisienne entre l’infanterie et l’aviation françaises, désorientées. Mais de tels résultats ne purent être obtenus que grâce à de multiples sacrifices, et longue, très longue fut la liste de ces martyrs anonymes. Dès le 22 novembre 1956, tombait au champ d’honneur le sergent Farid (Attar Mohamed), le premier de ces jeunes qui devaient donner leur vie avec la simplicité des héros véritables. Suivirent le sergent Zenaga (Moghlam El Hadj), et d’autres, beaucoup d’autres, de plus en plus rapidement à mesure que s’étendait le réseau des transmissions. Je les ai retrouvés répertoriés en une liste qui, bien qu’elle prît plusieurs pages, n’en était pas moins bien incomplète : c’était la liste de ceux dont on avait pu, à l’époque, déterminer la mort avec certitude. Ils sont 84 noms, issus des treize promotions successives consignés l’un après l’autre, par ordre alphabétique, dans un vieux cahier d’écolier. A l’indépendance, environ 50% de ces pionniers étaient tombés sous les balles de l’ennemi et les survivants de la promotion Zabana étaient bien rares, ils se comptent sur les doigts de la main et forment les cadres de l’infrastructure actuelle de ce service trop ignoré, de ces militants de l’ombre qui, après avoir offert leur vie, continuent chaque jour (au sein de l’ANP et de la gendarmerie, dans les wilayas et dans nos représentations à l’étranger), à fournir leur obscur labeur. Un de ces durs et obscurs labeurs indispensables à toute édification d’une société moderne.






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