Hassan el Wazzan, dit Léon l’Africain : un Maghrébin au Vatican au 16e siècle



En 1518, Léon de Médicis, le grand pape de la Renaissance, recevait à Rome un royal cadeau en la personne de Hassan ben Mohamed el Wazzan Ezzayati, un Maghrébin d’origine andalouse d’une trentaine d’années: les pirates siciliens qui s’emparèrent de lui dans l’île de Djerba à son retour d’un pèlerinage à La Mecque imaginèrent vite la gratitude que sa livraison au Saint-Siège ne manquerait pas de leur valoir du fait de son rang et de sa vaste culture.

Asservi au désir du pape qui souhaitait en faire un sujet chrétien, Hassan El Wazzan bénéficie, reclus dans un château, de l’enseignement de trois évêques chargés de lui inculquer, en se relayant, les principes de la foi catholique et les dogmes de l’Eglise. Hassan El Wazzan est ensuite baptisé par le pape en personne, en janvier 1520, sous ses propres noms, Jean et Léon. Durant son séjour à Rome, où peut-être il mourut, il enseigne l’arabe, écrit une grammaire de cette langue, rédige un abrégé des chroniques musulmanes, tous manuscrits regardés aujourd’hui comme perdus. Il participe aussi à l’élaboration d’un dictionnaire en plusieurs langues, pour les parties arabe et hébraïque. Et, plus fondamentalement, il rédige une monumentale «Description de l’Afrique et des choses notables qui s’y trouvent». Cette oeuvre disait tout, ou presque, de l’Afrique alors connue; elle cache bien cependant la vie de son auteur.

«Moi, Hassan fils de Mohamed le peseur, moi Jean Léon de Médicis, circoncis de la main d’un barbier et baptisé de la main d’un pape, on me nomme aujourd’hui l’Africain, mais d’Afrique ne suis ni d’Europe ni d’Arabie. On me nomme aussi le Grenadin, le Fassi, le Zayati, mais je ne viens d’aucun pays, d’aucune cité, d’aucune tribu. Je suis fils de la route, ma patrie est caravane, et ma vie, la plus inattendue des traversées... » Ces mots sont les premiers que l’écrivain libanais Amin Maalouf fait dire à son héros Léon l’Africain, autrement dit Hassan El Wazzan Ben Mohamed Ezzayati, dans une autobiographie imaginaire «qui part d’une histoire vraie».

J’ai rencontré Amin Maalouf à Paris en 1987 (ou 1988 ?). Ancien journaliste, la parution de son roman «Léon l’Africain» l’avait rendu célèbre en quelques semaines. Je me rendis chez lui pour un entretien qui devait durer trois-quarts d’heure; il se prolongea une longue et grande après-midi. Il me fit part des circonstances l’ayant amené à la rédaction de son roman: sollicité par une maison d’édition pour réécrire dans une langue plus accessible au lecteur du XXe siècle un ouvrage qui avait paru au XVIe - «La Description de l’Afrique» -, il partit se documenter à la bibliothèque du Vatican et y fit la découverte d’un destin archivé sur les rayons de celle-ci. C’était celui de Léon l’Africain qui, le subjuguant, installa en lui l’irrépressible désir d’en faire un roman.

«Mes poignets ont connu tour à tour les caresses de la soie et les injures de la laine, l’or des princes et les chaînes des esclaves... De ma bouche tu entendras l’arabe, le turc, le castillan, l’hébreu, le latin et l’italien vulgaire, car toutes les langues m’appartiennent. Mais je n’appartiens à aucune...».

Hassan El Wazzan aurait fort bien pu prononcer ces paroles que le romancier libanais lui a prêtées; leur justesse, au regard des péripéties connues de sa tumultueuse existence, semble s’être nourrie de la compagnie assidue du célèbre géographe arabe.

L’intolérance s’y consolidant le chassa tout d’abord de sa patrie natale: l’Andalousie; il naquit à Grenade, quelques années avant la conquête de l’Espagne musulmane par les monarques catholiques Ferdinand et Isabelle, et y vécut sa petite enfance, avant que les édits inquisitoriaux vinssent proclamer que tous ceux qui, originellement chrétiens, n’abjureraient pas l’Islam, seraient considérés comme renégats et passibles de mort.

La famille de Hassan fut de celles nombreuses qui avaient opté pour la fidélité religieuse dans l’exil. Elle rejoignit la ville de Fès, déjà enrichie de plus de six mille réfugiés andalous, peu après que l’armée de Ferdinand prit possession, en 1492, de Grenade. Le jeune Hassan fit des études au terme desquelles il eut accès, très jeune, à un premier emploi, celui de secrétaire à «l’hôpital des fous» de Fès, asile dont il fera par la suite une description détaillée.

Il a, enfant, accompli un premier long périple qui le conduit en Asie, suivi, tout au long de sa vie, d’incessants déplacements le conduisant en des lieux extrêmes.

L’écho qu’il donne des événements simultanés à sa présence dans un lieu, la description des cités, celle des us et coutumes des sociétés approchées en confirment l’ample véracité. La crédibilité de son oeuvre est ainsi assurée, et renforcée par la distinction que lui-même fait entre le vécu direct, l’observation première et les relations et témoignages qu’il a pu relever auprès de ses nombreuses rencontres. Ses scrupules d’auteur transparaissent souvent à travers la formule: «On m’a rapporté que...», et cela chaque fois qu’il évoque un fait connu de lui par ouï-dire seulement.

Parue en 1550 à Venise, sa «Description de l’Afrique» fut, pendant plus de trois siècles, le seul traité méthodique de géographie du Maghreb et des contrées sub-sahariennes, et cela jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle, quand les expéditions colonialistes, méthodiques et systématiques, explorèrent le continent en vue de son occupation.

Pour mesurer l’extraordinaire étendue des informations ordonnées dans la «Description de l’Afrique», il suffit de préciser que plus de quatre mille noms propres (!) y figurent, qui concernent des localités et contrées décrites dans le strict détail, des personnages historiques, ou encore des auteurs dont Hassan El Wazzan semble avoir fait une attentive lecture: Ibn Rochd, Al-Bakri, Al-Fargani, Ibn-El-Djaouzi, Ibn Sinna, Ibn Khaldoun...

Développant quelques courtes considérations de géographie générale, l’auteur adopte un plan qui n’avait encore été retenu par aucun géographe, pour présenter les quatre zones naturelles qui lui paraissent constituer l’Afrique - tout au moins la partie de ce continent alors connue de lui - : la «Berberia», au nord de l’Atlas; le «Biledulgerid» (ou «pays des dattes», ou plutôt «des sauterelles»), au rebord de l’Atlas; la «Lybia», dans les déserts sahariens; la «Terra dei Negri» (ou «Bilad-as-Soudan»).

Les milliers de renseignements dont Léon l’Africain avait fait provision sur un nombre imposant de localités, de sites, d’ethnies et de tribus, ont pu, par leur masse grandiose, faire douter-bien à tort - de la paternité de son ouvrage. On y relève, dans la première seulement des neuf parties qui le composent, de longs développements ayant trait à la «Division de l’Afrique», à celle de «La Numidie, c’est-à-dire le pays où poussent les palmiers», à la «Division de la Terre des Noirs en Royaumes», et à la présentation, un à un, de ces royaumes, aux «Mouvements naturels de l’air et des variations qui en résultent», aux «Limites caractéristiques des saisons», etc.

La description va loin dans le détail. Ainsi du royaume de Fès par exemple: «Territoires qui le composent», «Description de la cité de Fès», «Hospices et études qui s’y trouvent», «Magistrats et façons de rendre la justice», «Coutumes relatives à l’alimentation», ainsi que celles observées dans les fêtes...

La même présentation est faite du royaume de Tlemcen. Et aussi du «Royaume de Bougie et de Tunis», avec chacune des cités qui s’y rattachent depuis «la grande ville de Bougie», jusqu’à Jijel, M’sila, Sétif, El Collo, Skikda, Constantine, Mila, Bône, Tébessa...

L’espace des hommes ne l’occupe pas de façon exclusive: les «Fleuves, animaux et végétaux les plus notables qu’il y ait en Afrique», ainsi que certains minéraux sont l’objet d’une description achevée.

Ces évocations permettent de consigner aussi usages et croyances: «J’ai entendu dire, indique-t-il par exemple, par beaucoup d’hommes et de femmes que lorsqu’une femme se trouve seule devant un lion dans un endroit écarté, elle n’a qu’à lui montrer son sexe: le lion pousse aussitôt un fort rugissement, baisse les yeux et s’en va». Chacun, ajoute-t-il, sceptique sur cette étrange façon de terrasser un lion, «en croira ce qu’il voudra». Voilà qui montre en tout cas combien la hechma qui affecte notre comportement de Maghrébins est ancestrale.

Hassan El Wazzan n’a pas seulement parcouru l’Afrique du Nord dans tous les sens, ainsi que le Sahara, et les royaumes Noirs limitrophes; il a aussi franchi les portes de l’Asie: «L’auteur a le plus grand désir, écrit-il dans sa ‘Description de l’Afrique’, de décrire la partie de l’Asie qu’il a vue (...). Il parlera aussi de la Babylonie, d’une partie de la Perse et de l’Arménie, et d’une partie de la Tartarie qu’il a parcourues dans son adolescence»... Après cela, dit-il, «il a la ferme intention de mettre en ordre son travail quand, par la grâce de Dieu, il sera revenu sain et sauf de son voyage d’Europe...». Son «voyage d’Europe» désigne, avec des mots adoucissants, à l’adresse de ses lecteurs et commanditaires, son installation forcée à Rome après son enlèvement par les pirates siciliens.

Il sait se faire, pour certaines évocations, historiographe: «A la mort du roi Ferdinand V d’Espagne en 1516», rapporte-t-il par exemple, «la population d’Alger voulut rompre la trêve et se libérer du tribut qu’elle versait à l’Espagne. Considérant la grande valeur militaire de Barberousse (...) elle le fit appeler et le nomma son capitaine...».

Il précise bien, cette fois encore: «Je me suis trouvé présent lors de la plupart de ces événements, car je faisais alors le voyage de Fès à Tunis. J’ai logé chez l’ambassadeur qui avait été envoyé en Espagne et qui avait rapporté à son retour environ trois mille manuscrits arabes qu’il avait achetés à Jativa, ville du Royaume de Valence». Ainsi donc apprenons-nous que les Algérois, et donc les Algériens, au début du seizième siècle, ont dépensé de l’argent pour l’acquisition et la préservation d’ouvrages qui pouvaient être promis à la destruction dans l’Espagne inquisitoriale.

Que sont devenus ces ouvrages ? Quelques centaines d’années il est vrai sont passées par là; 132 ans de colonisation aussi, suivis d’une indépendance de près d’un demi-siècle. Rien ne dit cependant qu’ils ne sont pas bel et bien soigneusement conservés quelque part.

Titulaire d’un destin privilégié, encore que tragique, la tragédie parfois étant la caution du privilège, cet extravagant changement de statut, d’identité, de langue, de religion et de continent auquel le condamna sa prise par des pirates amena le Grenadin Hassan el Wazzan à revivre par l’écriture une existence qui l’avait convoyé aux carrefours d’empires et de civilisations en concurrence ouverte. Il est ici et là le témoin de séismes politiques ou guerriers ébranlant des royaumes et des dynasties vigoureux encore, ou ramollis par l’âge, telle la prise du Caire par les armées ottomanes et les massacres qui l’accompagnèrent, ou encore la prise de Grenade alors qu’il n’est qu’enfant: un enfant prénommé Hassan. Cet enfant est raconté par un adulte prénommé Léon: l’enfant évoqué et l’adulte évoquant sont une seule et même personne. Double destinée; destin unique !

«Dis-moi comment tu t’appelles, je te dirais qui tu es»: Hassan El Wazzan devenu Jean Léon de Médicis par la volonté d’un pape qui avait entendu revêtir l’identité originelle du Maghrébin de son nom prestigieux, ne pouvait refuser, d’un point de vue pratique, cette identité de substitution; la vie de tous les jours impose de répondre au nom même par lequel on est en permanence interpellé. Mais pour atténuer cette contrainte, il altère, dans un premier temps, sa nouvelle identité en se désignant lui-même par le patronyme de Jean Léon Granatino (le Grenadin), ce qui redit son origine première et, plus tard, il arabise entièrement celui-ci en Yuhanna el-Assad el Gharnati, traduction arabe de Jean Léon le Grenadin. C’était là, sinon un retour physique vers ses origines profondes, puisqu’il forme le voeu que la grâce de Dieu le ramène sain et sauf en Afrique, du moins quelques détournements de son identité nouvelle en direction de ses origines.

«La Description de l’Afrique» répondait sûrement aux sollicitations de ses «protecteurs» qui entendaient tirer profit de son immense accumulation de savoir. A-t-elle pu manquer de répondre, cependant, au désir personnel de Hassan el Wazzan de revoir, par l’évocation qu’il en faisait, ces peuples, ces façons d’être, ces espaces qui furent les siens et auxquels, en pensée, il ne pouvait manquer d’appartenir encore ? La rédaction de son encyclopédique ouvrage ne fut-elle pas pour lui un pèlerinage permanent vers les lointains cieux d’Afrique du Nord que ceux de Rome, si splendides fussent-ils, n’avaient pu remplacer ?

Léon l’Africain achève son ouvrage par ces mots: «Voilà en somme ce que moi, Jean Léon, ai vu de beau et de mémorable dans toute l’Afrique que j’ai parcourue de part en part»; il date son ouvrage de Rome le 10 mars 1526. Les derniers mots, si pathétiques, en sont: «Ici finit le livre de Jean Léon, né à Grenade et élevé en Berbérie.» Ne faisait-il pas part quelques pages avant de son émouvante et «ferme intention de mettre en ordre son travail quand, par la grâce de Dieu, il sera revenu sain et sauf de son voyage d’Europe...»

Léon l’Africain a-t-il un jour revu son Afrique ?

Nul le sait encore.

 

Gezeir, C’est-A-Dire Alger

«Gezeir Veut Dire Les Iles. Cette Ville...Est Très Grande Et Fait Les 400 Feux. Les Murailles Sont Splendides Et Extrêmement Fortes, Construites En Grosses Pierres.

Elle Possède De Belles Maisons Et Des Marchés Bien Ordonnés Dans Lesquels Chaque Profession A Son Emplacement Particulier. On Y Trouve Aussi Bon Nombre D’hôtelleries Et D’études. Entre Autres Edifices, On Y Remarque Un Superbe Temple Très Grand Placé Sur Le Bord De La Mer Et Devant Ce Temple Une Très Belle Esplanade Aménagée Sur La Muraille Même De La Ville, Au Pied De Laquelle Viennent Frapper Les Vagues.

«Les Plaines De La Région Sont Très Belles, Surtout Une Que L’on Appelle Mettegia Qui A Une Longueur De Près De 45 Milles Et Une Largeur De 36 Milles Et Où Pousse Un Blé Extrêmement Abondant Et De Première Qualité (...)».

Extrait De La «Description De l’Afrique Et Des Choses Notables Qui S’y Trouvent». Venise, 1550.






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Numéro commentaire : 37757
Posté par : rachid Lourdjane
Ville : alger
Pays : Algérie
Date : 12/08/2012
Message : Article magistral. J'ai beaucoup appris. En particulier l'existence d'un hôpital psychiatrique à Fez au 16ème siècle. Merci Boualem.