Nous venons de perdre un vieil ami, un compagnon de la longue route qui a construit Le Soir étape après étape. Il était parmi les premiers collaborateurs à rejoindre «l'aventure intellectuelle» à un moment où le danger du terrorisme menaçait les gens de la presse et était très actif à Tlemcen, ville meurtrie dont on oublie d'évoquer les souffrances durant la décennie noire. Comme tant d'autres régions.Nous perdons le journaliste honnête et proche du peuple. Se balader avec Miloud dans les quartiers huppés ou les ruelles marchandes, c'est se préparer à faire des dizaines de rencontres car toute la ville le connaissait et tenait à le saluer et à prendre de ses nouvelles. Cette proximité avec le peuple dans toute sa composante et notamment les couches défavorisées vient de son passé d'homme de gauche ancré dans les luttes pour la justice sociale et le progrès.
Son passage au complexe téléphonique de Tlemcen le marquera et il en parlera avec passion. Il comprenait l'enjeu d'une industrie autonome et décentralisée destinée à produire pour les besoins du peuple et à réduire la facture d'importation. Il mesurait les efforts du pouvoir révolutionnaire pour améliorer cette production et augmenter les taux d'intégration. Il citait souvent la prouesse des ouvriers locaux qui battaient les propres records de Telefonica en matière de temps de réalisation d'un appareil téléphonique (17 minutes ici contre 20 en Espagne).
Il en était fier et en parlait à chaque rencontre. Plus tard, il vivra comme un drame personnel la fermeture de l'usine. Il venait de réaliser que l'Algérie prenait une autre route. La région Tlemcen/Sidi-Bel-Abbès ne connaîtra pas le grand projet de pôle de l'industrie électronique avec un institut de dimension internationale (l'Inelec). Il disait qu'il fallait sauver ce qui reste à Sidi-Bel-Abbès en évitant à l'Eniem de connaître le même sort.
Il est venu au journalisme pour continuer à servir la cause des travailleurs, à évoquer les grands chantiers de sa région et à soulever les problèmes sociaux des démunis qui le sollicitaient tous les jours, en venant jusqu'au modeste bureau qu'il avait acquis à un prix dérisoire pour Le Soir.
Dernièrement, il me faisait part d'une immense fatigue qui ne le quittait plus. En fait, je m'inquiétais parce qu'il ne m'appelait plus comme avant. Il avait traversé des périodes pénibles à cause de plusieurs drames ayant touché ses proches. Il était particulièrement inquiet pour sa femme qui souffrait de diverses complications. Il ne s'occupait pas beaucoup de sa propre santé, pourtant très dégradée. Diabétique, il souffrait de troubles cardiaques. Hier, son bon coeur de samaritain n'a pas résisté à la dernière secousse. Le Samu stationnait devant la porte mais il refusait de quitter son lit. Karima, son épouse, que j'ai tenu à voir hier, raconte : «On a tout fait pour qu'il parte aux urgences. Rien, il rouspétait énergiquement malgré son état. Il était presque inconscient... Ses derniers mots furent : «Je viens !»
Et il est parti ! Pour de bon ! Tu es parti, grand homme de la tribu amazighe algéro-marocaine des Znasni. Grand et authentique Tlemcénien enraciné dans la noble terre de Boudghen, le quartier des martyrs et des moudjahidine.
Tlemcen, c'est toi et tes semblables dont j'ai connu beaucoup de braves. Sois rassuré pour la dernière fois : les nouveaux rapaces qui ont fait sortir les masses dans la rue par leurs agissements de monarques contrefaits n'ont jamais représenté Tlemcen à nos yeux. Les Tlemcéniens authentiques, fils d'une triple civilisation qui a donné à l'Algérie de brillantes dynasties et une population civilisée, travailleuse, généreuse et pratiquant depuis toujours l'islam de la vraie fraternité et de la tolérance ; ces hommes valeureux, tu les représentais très bien.
Tlemcen perd aujourd'hui un grand parmi ses enfants. Sur la route qui mène à Aïn-Témouchent et où tu m'as accompagné tant de fois, il fait un temps printanier (27 degrés Celsius) en ce 29 janvier 2021. Mais mon coeur est triste et les larmes, contenues tout à l'heure devant Karima, peuvent enfin se libérer.
M. F.
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Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Maâmar Farah
Source : www.lesoirdalgerie.com