
Souvent surnommée la « Grenade africaine », Tlemcen est le berceau incontesté de l’école de musique andalouse Gharnati. Ce patrimoine immatériel, profondément ancré dans l’histoire urbaine de la ville, ne se perpétue pas par inertie. Il survit grâce à un tissu associatif dense, fait de passions, de transmissions patientes et d’engagements bénévoles, qui a connu aussi bien des périodes de rayonnement exceptionnel que des phases de fragilisation.
Pendant des décennies, la scène musicale tlemcénienne s’est structurée autour de trois grandes associations, véritables colonnes vertébrales du Gharnati.
La SLAM (Société Littéraire, Artistique et Musicale)
Doyenne des institutions culturelles locales, la SLAM fut fondée sous sa forme moderne dans les années 1920-1930, héritière directe des cercles de lettrés et de musiciens du XIXᵉ siècle. Elle incarne l’orthodoxie gharnatie, celle de la rigueur absolue dans la transmission des Noubas. C’est en son sein que se sont formés les plus grands maîtres, faisant de la SLAM une référence internationale en matière de conservation du répertoire andalou.
L’Association Gharnata
Créée officiellement en 1964, dans le contexte de l’Algérie indépendante, Gharnata est née d’une volonté claire de démocratiser l’enseignement de la musique andalouse. Très active, elle participe régulièrement à des festivals nationaux et internationaux. Sa réputation repose sur une pédagogie structurée, une discipline collective exigeante et une remarquable capacité à renouveler ses effectifs, notamment parmi les jeunes.
L’Association El Kortobia
Baptisée en hommage à Cordoue, El Kortobia a longtemps animé la vie culturelle tlemcénienne, notamment sous l’impulsion de chefs d’orchestre emblématiques comme le regretté Salah Boukli. Elle se distingue par un répertoire plus ouvert, intégrant volontiers le Hawzi et le Mahjouz, formes plus accessibles qui assurent une passerelle entre le Gharnati classique et les goûts du public contemporain.
Depuis les années 2000, de nouvelles associations telles que Awtar ou Nassim El Andalous ont émergé, insufflant une énergie nouvelle au paysage musical local.
Ces structures se caractérisent par une féminisation progressive des orchestres, autrefois largement masculins, et par un usage intelligent du numérique. Les concerts sont diffusés sur les réseaux sociaux, permettant de toucher un public élargi et de maintenir un lien vivant avec la diaspora tlemcénienne à travers le monde.
Malgré ce dynamisme apparent, certaines fragilités persistent, en particulier au sein des associations historiques.
Le déclin de la gestion traditionnelle constitue l’un des principaux écueils. Le départ ou le décès des anciens maîtres a parfois laissé des vides difficiles à combler, et certaines structures peinent à passer d’un fonctionnement quasi familial à une gestion institutionnelle moderne.
S’y ajoute une crise des moyens matériels : manque de locaux adaptés, pénurie d’instruments de qualité, équipements insuffisants. Des archives locales, notamment celles liées au Conservatoire de Tlemcen, témoignent de périodes où ces carences ont mis en péril la continuité de l’enseignement.
À cela s’ajoute la concurrence des musiques commerciales, très attractives pour les jeunes générations. Même si le Gharnati demeure sacré à Tlemcen, il nécessite aujourd’hui des méthodes pédagogiques plus ludiques et interactives pour maintenir l’intérêt sans en altérer l’essence.
Enfin, l’exode des talents vers Alger, Oran ou l’étranger prive la ville d’une partie de ses musiciens les mieux formés, affaiblissant le noyau dur des associations locales.
À Tlemcen, la musique gharnatie demeure vivante grâce à un équilibre subtil entre associations historiques garantes de l’authenticité et nouvelles structures porteuses de renouveau. Entre fidélité aux Noubas ancestrales et adaptation aux réalités du XXIᵉ siècle, la « Grenade africaine » continue d’assumer son rôle de capitale spirituelle et musicale du Gharnati, affirmant que ce patrimoine n’est pas seulement un héritage du passé, mais une mémoire en constante reconstruction.
Posté par : tlemcen2011
Ecrit par : Rédaction