
L'économiste et historienne Fatima Zohra Bouzina-Oufriha est une spécialiste de l'histoire de l'ancien Maghreb central et de sa capitale Tlemcen.'sa dernière publication vient compléter les importants travaux de recherche déjà réalisés.Paru aux éditions Enag, l'ouvrage a le mérite de combler un gros déficit de connaissances, notamment en histoire économique.'précisément, ce livre arrive à point nommé pour éclairer un côté resté dans l'ombre : «La vie économique et sociale à Tlemcen et au Maghreb central au XVe siècle à travers le chapitre VII du manuel de Hisba de Mohammed El Oqbani traduit par Bachir Guellil.» 'en plus de contribuer à une meilleure compréhension de l'économie de l'époque, cette publication fait sortir de l'oubli le juriste tlemcénien du XVe siècle, ainsi que le traducteur du chapitre VII de la Touhfa (un auteur du siècle dernier).Dès l'avant-propos, Fatima Zohra Bouzina-Oufriha met à l'aise le lecteur qui découvre la nouveauté du thème.'elle explique sa démarche, retrace la genèse et les difficultés de l'entreprise, en précise la méthodologie et complète le tout par un certain nombre d'observations et de réflexions relatives à l'effort de traduction et de transcription.'elle écrit d'emblée : «Le livre que nous présentons au lecteur constitue l'aboutissement d'un grand travail de recherche et de réflexion que nous avons été à même d'entreprendre à la suite de nos travaux historiques portant sur le Maghreb central, plus particulièrement le royaume zeiyyanide qui y tint le devant de la scène politique et culturelle durant plus de trois siècles (de 1236 à 1555) et de sa capitale Tlemcen.'il en est, en quelque sorte, le prolongement et l'approfondissement dans un aspect particulier : Vie économique et sociale qui constitue l'aspect le plus méconnu et plus difficile à traiter pour les périodes anciennes, en particulier pour celle qui correspond au Moyen à‚ge en Europe, faute d'archives.'on sait par ailleurs que les archives officielles ont été perdues définitivement, semble-t-il, pour le royaume zeiyyanide».Plus loin, l'auteure donne les grandes lignes de ce travail ardu de recherche, de réflexion et de décryptage de ce traité de la hisba dont elle s'efforce de restituer le sens et la portée.'elle rappelle, à cet effet : «Je me suis appuyée sur la traduction du chapitre VII pour essayer de reconstituer, tant la vie économique que surtout des conceptions d'ordre plus théorique et qui relèvent de la pensée économique.'mais en parallèle j'ai reproduit le travail de Bachir Guellil, que j'ai incorporé dans mon propre travail, en hommage à ce dernier et en conformité au vœu des pieux conservateurs de son manuscrit.» 'un travail ardu qui, au final, donne à lire une étude complète sur la hisba dans le Tlemcen du XVe siècle et sur deux personnages méconnus.'ainsi, dans «Considérations générales sur la hisba» (chapitre I), le lecteur commence à se familiariser avec ce concept quelque peu obscur.'il dispose déjà de nombreux éléments d'information.'il apprend, par exemple, que «la Hisba est une institution importante dans l'organisation de la vie économique et sociale, celle des souqs ou marchés en particulier, dans tous les pays musulmans, durant la période qui correspond à celle du Moyen à‚ge en Europe.'sa réglementation constitue une partie du droit musulman, du droit qui relève de l'aspect commercial à cette époque.» 'cette institution «avait à sa tête un mohtassib, dénommé aussi sahib as-souq (...). C'est en quelque sorte un prévèt des marchés».'pour le lecteur qui ne le savait pas, «en dehors de la justice, exercée par le cadi, il existait au Maghreb central (...) un autre secteur judiciaire, totalement différent. C'est celui du contrôle de la vie économique et du comportement quotidien, tant de ses acteurs que de la population, qui est le domaine du mohtassib (...).'il était donc un personnage important, de formation juridique religieuse.'comme sa compétence s'étendait à tous les détails de la vie économique, rien n'est plus propre à nous faire entrer dans cette vie que les manuels de Hisba où sont prévus tous les litiges à arbitrer, toutes les fraudes à dépister, tous les délits à punir».'d'autre part, le mohtassib ou sahib el hisba n'étant pas un juge, «il n'avait pas à instruire de procès, il ne pouvait pas entendre des témoins, mais il pouvait procéder à des enquêtes».'mais il avait des agents sous ses ordres et il pouvait faire appel à ceux de la police.'aussi, «ses pouvoirs d'exécution étaient supérieurs à ceux d'un cadi ordinaire».'le mohtassib n'était pas seulement surveillant du marché, car sa tâche «s'étendait à la surveillance du respect des normes de construction et de sécurité des maisons, des boutiques, bref des règles d'urbanisme et de vie sociale en vigueur dans la cité musulmane de l'époque (...).'son intervention incluait aussi l'hygiène dans la cité et donc le nettoyage des rues et des places.'il devait veiller aussi à ce que l'on ne surcharge pas et que l'on ne maltraite pas les animaux».Dans le chapitre II de ce travail de recherche, Fatima Zohra Bouzina-Oufriha livre une brève biographie de Bachir Guellil, suivie de la biographie de Mohamed El Oqbani (celle que Bachir Guellil avait rédigée en première partie de son mémoire).'l'auteure nous apprend que Bachir Guellil, né en 1921 à Tlemcen, avait «soutenu en 1953 un mémoire pour l'obtention d'un DES d'arabe, et l'admission à l'agrégation d'arabe comportant la traduction du chapitre VII de la Tuhfa de Mohammed El Oqbani et un survol de la vie de l'auteur».'parmi ces éléments biographiques, on peut également retenir ceci : «Brillant professeur d'arabe, parfaitement bilingue, Bachir Guellil enseigna au collège de Slane (devenu Ibn Khaldoun, à l'indépendance) et milita au mouvement de l'Islah.'il est décédé brutalement en juillet 1956, dans des conditions obscures, à la fleur de l'âge, assassiné par la Main Rouge, une organisation terroriste pied-noire». Quant à l'auteur de la Tuhfa, et bien que «les biographes ne nous disent pas grand- chose sur lui», il serait né «au début du XVe siècle, entre 1400 et 1410, sous le règne du XIIe roi de la dynastie des Banû Zayyân».'mohammed El Oqbani fait partie «d'une nouvelle génération de juris-consultes et de savants qui tiendront le flambeau de la science jusqu'à la fin du règne d'Abû l'Abbâs et pendant le règne de son successeur Muh'ammad al Mutawakkil (1462-1475)».'l'auteur de la Tuhfa «est mort en 871/1466-67 sous le règne d'al Mutawakkil». Il avait une grande réputation, ce qui lui valut «l'honneur d'être enterré parmi les descendants de Yaghmoracen, auprès de ses illustres maîtres».Après les considérations générales et une double lecture des éléments biographiques, Fatima Zohra Bouzina-Oufriha propose son analyse personnelle «du chapitre VII du traité de hisba» (chapitre III de son ouvrage). Cette étude, souligne-t-elle, «nous fournit de précieux renseignements sur la vie économique et sociale du XVe siècle à Tlemcen».'il faut déjà savoir que le manuel de hisba se compose de huit chapitres précédés d'une brève introduction et clèturés par une conclusion générale.'pour l'auteure, «les trois derniers chapitres, et particulièrement le chapitre VII, sont beaucoup plus utiles pour l'étude de l'histoire de la vie sociale et économique au Maghreb central, dans la mesure où nous avons un éclairage très net, qui est projeté sur les diffèrents aspects de la vie économique et sociale».Le fameux chapitre VII traite des pratiques à bannir dans les mosquées, des abus commis dans les rues et en société, des abus commis sur les marchés et dans le commerce (plus les pratiques à bannir)... Elle passe le tout en revue, sériant les problèmes et les classant par thèmes pour mieux les soumettre à l'analyse. Pour les questions de déontologie, par exemple, Mohammed El Oqbani écrivait : «C'est une grande calamité et un véritable fléau social que de voir des ignorants s'adonner à la science, prononcer des fetwas et s'occuper de médecine».'intéressant éclairage sur l'exercice de la médecine, les questions d'urbanisme et d'hygiène publique, les pratiques masculines et féminines condamnées, la représentation figurée... Cependant, ce sont surtout le marché et le commerce (et donc les pratiques à bannir) qui donnent au mohtassib ses principales fonctions.'parmi ces «abus», le talaqqi, le nagas, l'accaparement, les fraudes en matière de poids et de mesures.'fatima Zohra Bouzina-Oufriha va ensuite s'intéresser, en particulier, aux questions d'ordre économique générales : les prix, une théorie des marchés concurrentiels (telle que présentée par El Oqbani, «ce sont des conditions que l'on retrouvera quelques siècles plus tard chez les théoriciens classiques des marchés, de l'Europe occidentale»), la défense de la propriété privée, est la pratique de la riba, la bonne et la mauvaise monnaie ; l'inflation et ses conséquences, etc.'ce qui fait dire à l'auteure, à la fin de ce chapitre, que Mohammed El Oqbani «se révèle être un grand théoricien de l'économie».'le reste du livre est une présentation du «travail proprement dit de Bachir Guellil» (étude du chapitre VII de la Tuhfa, puis le texte lui-même tel que traduit par Bachir Guellil). Avec Tlemcen au XVe siècle, c'est une matière vivante, très riche, puisée d'un substrat civilisationnel, que Fatima Zohra Bouzina-Oufriha donne à lire.'c'est aussi une manière intelligente de contribuer à décoloniser l'histoire de l'Algérie.'pour mieux se projeter dans l'avenir.'le livre est préfacé par Pierre Guichard, professeur d'histoire médiévale.Hocine TamouFatima Zohra Bouzina-Oufriha,Tlemcen au XVe siècle, éditions Enag, Alger, 2016, 290 pages.
-
Votre commentaire
Votre commentaire s'affichera sur cette page après validation par l'administrateur.
Ceci n'est en aucun cas un formulaire à l'adresse du sujet évoqué,
mais juste un espace d'opinion et d'échange d'idées dans le respect.
Posté par : presse-algerie
Ecrit par : Le Soir d'Algérie
Source : www.lesoirdalgerie.com