Tlemcen - A la une

Scénario brésilien



Chassez le naturel il revient au galop, dit-on à propos de certaines habitudes particulièrement coriaces. La connotation péjorative du dicton doit néanmoins être édulcorée, car quand ces habitudes sont des traditions, il est normal qu'elles s'incrustent dans le tissu social et se confondent avec nos comportements. Le souk bruyant et bigarré, avant qu'il ne donne naissance au «trabendo» sur les trottoirs, a toujours fait partie du paysage algérien, d'abord rural puis «rurbain». La toponymie en témoigne, dans toutes les régions d'Algérie, d'innombrables bourgs, villages et lieux-dits égrènent le semainier dans ses sept jours. A l'Est, l'Ouest, au Centre les «Souk-el Had» et autres «Larbaa», «Sebt» le disputent aux «Tléta», «El-Tenine», des appellations directement issues des jours de marché hebdomadaire.Jusqu'aux premières années de l'indépendance, voire plus tard, les Algériens ont vécu dans le respect de la tradition du marché hebdomadaire. Univers strictement masculin, on y va faire ses emplettes, mais aussi pour s'immerger dans le tumulte bon enfant d'une société réduite à un microcosme de l'échange transversal, grandeur réelle miniaturisée de la société telle qu'elle est. Les autorités coloniales n'ont pas touché à ce modèle d'échanges et de vie communautaire. Les noms des localités abritant les souks ont été gardés dans leur majorité, mais elles n'ont pas omis le marquage systématique du gendarme, du «chambit» (garde-champêtre) et de l'encaisseur. La commune, qu'elle fût mixte ou indigène, prélevait son dû et entretenait le souk, y compris les parkings asiniens qui accueillaient les tout-terrain quadrupèdes.
Les sociologues ont glosé en long et en large sur les mutations intervenues depuis, visibles notamment dans les transpositions rurales qui, progressivement, ont grignoté des pans entiers de l'urbanité des' villes. Tous les espaces publics sont devenus bon à prendre. Le commerce est au pied des immeubles, dans les espaces verts, sur les trottoirs. Les pouvoirs publics, en réalité plus soucieux de leur tranquillité que de paix sociale, ont laissé faire, encourageant l'anarchie à s'installer et une clochardisation jamais connue, des villes. Le phénomène a pris une telle ampleur qu'un jour l'Etat s'est réveillé. Et là, un autre phénomène est apparu : le commerce illégal sur la voie publique est devenu un acquis, un droit que ses «bénéficiaires» défendront par le sabre, le pneu brûlé et le «molestage» des forces de l'ordre. Temporiser, leur livrer une guérilla plutôt qu'une offensive, leur offrir des solutions de substitution qui tardent à être mises en 'uvre' Les autorités, de guerre lasse, sont contentes d'annoncer que le phénomène est en régression, une diminution presque saluée comme un haut fait d'armes. Il y a cinq ans, le ministère du Commerce disait que dans cinq ans, le programme de construction des marchés couverts viendra à bout du commerce sauvage. Aux dernières nouvelles, l'éradication attendra, car le programme n'a été que partiellement réalisé.
Et puis, signe d'un développement extraordinaire de la contrebande, cette pénurie d'essence dans les régions frontalières de l'est et de l'ouest du pays. C'est le ministre de l'Intérieur qui le dit : 25% du carburant destiné au marché national prend la route du Maroc et de la Tunisie ! Un quart de l'essence et du gasoil, dont une partie est acquise en devises fortes, profite à l'économie de nos voisins. C'est combien de dizaines de milliards de dinars, ces quantités ' C'est plus que ce qu'un trafic normal, toléré aux frontières peut autoriser. Il y a manifestement quelque chose qui ne tourne pas rond du côté de la surveillance des frontières dont on ne peut imaginer qu'elles ont atteint un tel degré de porosité. Au point de devenir de véritables passoires. A Tébessa et Maghnia et Tlemcen, toutes les informations indiquent qu'on n'est plus dans la logique du souk traditionnel qui échappe en grande partie au fisc et au contrôle étatique. Une contrebande d'un nouveau type a grandi et prospéré, avec ses parrains, ses moyens, sa logistique, ses armes, ses réseaux'Elle a la surface financière pour acheter les consciences et ouvrir les portes. L'Etat ne peut plus ignorer l'ampleur du fléau, un banditisme mafieux qui s'enracine, gangrène l'autorité et dispose d'un pouvoir de nuisance incommensurable et dangereux. A Bir El-Ater, une place forte de tous les trafics du côté de Tébessa, il n'est pas rare que des brigades de gendarmerie et des douaniers soient attaqués par des groupes de contrebandiers venus délivrer un des leurs.
Maintenant que le ministre de l'Intérieur l'a officiellement et publiquement reconnu, que va faire l'Etat ' C'est sa gestion laxiste et populiste qui a détruit sa propre autorité et aujourd'hui, il se retrouve face à des bandes organisées et non plus de simples petits trafiquants réduits par les circonstances à une vie en marge. Il y a fort à craindre que c'est un scénario brésilien qui est en train de s'imposer. Dans ce grand pays émergent, à Sao Paolo et d'autres régions, l'Etat a affronté plusieurs fois, avec de gros moyens militaires, le cartel de la drogue.
A. S.
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